19/12/09

5 – David Mascré – Le Déclin de l’Université

L’Arène et le Théâtre
Scène 31





Mes nobles amis, voici le quatrième et dernier article paru dans le deuxième numéro de la Nouvelle revue de l’Education.
Si j’ai tenu à mettre ces quatre articles en ligne, avec l’aimable autorisation de SOS Education, c’est parce que j’attache une grande importance au problème de l’éducation, tant sur le plan de l’enseignement et du fonctionnement de l’école, que sur celui des règles de conduite, de la morale et du civisme.
C’est, de plus, totalement lié à mes autres préoccupations concernant le lien Armée-Nation. Il ne peut y avoir de valeurs collectives solides permettant une communauté de destins, si celles-ci ne sont pas inculquées dès l’école, si un enseignement de qualité n’est pas offert dès le départ afin de former des citoyens correctement instruits et non livrés à eux-mêmes, à une « culture du vide et du néant culturel ». L’individualisme forcené, issu de la société marchande et d’une faillite générale des valeurs les plus élémentaires, est destructeur de liens sociaux ; il nous faut donc reconstruire une société composée de citoyens capables d’esprit critique et de responsabilités envers eux-mêmes et les autres, envers la Nation et l’avenir de leurs enfants.
C’est le fonctionnement même et le devenir de la Démocratie qui se retrouvent au cœur de la Transmission du Savoir.

Avant ces fêtes de Noël, que je souhaite les meilleures pour tous, je vous laisse donc à la lecture de cet article qui donne une fois de plus la mesure et la qualité des intervenants publiés dans cette excellente revue.




En allant sur ces sites, vous trouverez d’autres blogs intéressants traitant des questions liés aux problèmes de l’école et de l’éducation.





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Origines et cause du déclin de l’Université française

Par David Mascré,
Docteur en philosophie, docteur en mathématiques, chargé de cours à
l’Université de Paris V et à l’école des Hautes études internationales.




Résumé


Depuis 40 ans, l'université française a subi de profonds bouleversements institutionnels, politiques et sociaux. Sous couvert de modernisation, de démocratisation et de professionnalisation, décideurs et hommes politiques ont avalisé et encouragé le démantèlement d'une institution qui, traditionnellement, faisait corps avec la nation. Véritable patrie dans la patrie du temps de Victor Cousin, l'université tend aujourd'hui à n'être plus qu'un lieu de passage, une machine à distribuer des diplômes et à occuper la jeunesse en attendant un hypothétique emploi. Les lois Edgar Faure, de 1969, Alain Savary, de 1984, ont accéléré ce processus de dénaturation en la détournant de ses objectifs essentiels et en l'accablant de missions parasites incompatibles avec sa vocation première et naturelle de transmission du savoir et de développement de la recherche. Aménagement du territoire, réduction des inégalités sociales et culturelles, promotion de la diversité, lutte contre le chômage, apprentissage de la citoyenneté, lutte contre les discriminations, réussite professionnelle sont devenus les mots d'ordre d'une politique de renoncement au terme de laquelle la vie de l'esprit s'est trouvée subordonnée aux exigences du commerce et de l'économie. Cette politique démagogique a fait obstacle aux réformes indispensables, sans lesquelles il est vain d'espérer une renaissance de l'Université française. Cette renaissance est d'autant plus souhaitable que la France dispose encore dans plusieurs disciplines d'excellents chercheurs et de grands universitaires qui continuent de porter haut les couleurs de la science. Il est grand temps de libérer leur énergie en leur proposant un statut social, une reconnaissance institutionnelle et des moyens d'action dignes de leur rang.




Introduction



L’université est un magnifique idéal intellectuel et une belle ambition politique. À l’aube du XIXe siècle, au moment où se constituaient de concert un État nation puissant et un système d’enseignement supérieur fort et cohérent, Victor Cousin pouvait la définir comme « une patrie dans la patrie ». Plus récemment, Theodor Berchem rappelait qu’en son essence, « elle incarne à la fois la mémoire et la curiosité de la société » (1).

À mille lieux de ces définitions, l’université française semble aujourd’hui bien en peine d’incarner ce double idéal. Les événements récents, des émeutes de banlieues aux manifestations anti-CPE, en passant par la crise des chercheurs au printemps 2004, ont montré qu’elle ne parvient plus qu’approximativement à remplir les missions fondamentales qui lui sont confiées. C’est que l’université, plus encore qu’aucune autre institution, reflète l’état du corps social dont elle émane. Elle l’incarne et le prolonge. Aussi la crise commencée depuis le milieu des années soixante-dix se répercute logiquement de la nation française jusqu’en cette institution majeure.




1 La loi Edgar Faure de 1969

Dans ce périple, des étapes se laissent aisément discerner, comme autant de batailles dans une même et unique guerre. Deux décisions politiques ont joué un rôle majeur : la loi Edgar Faure de 1969 d’un côté, la loi Savary de 1984 de l’autre. Toutes deux ont directement participé au démantèlement de l’université dans ce qu’elle avait de plus universel. Toutes deux ont contribué à défigurer le prestige, la générosité et le dévouement de l’universitaire. Face à l’antique stature du savant ou du professeur-mandarin, ces lois ont réussi à imposer une image moderne du sophiste : celle de l’intellectuel médiatique. Cette figure anthropologiquement nouvelle, mais historiquement ancienne, du faiseur de doxa, a contribué à bouleverser de fond en comble le rapport des occidentaux au savoir et à la culture. En changeant la règle de la célébrité par celle de la renommée, en substituant le principe de la facilité à celui de l’effort, en remplaçant la logique de l’objectivité par celle de l’efficacité, elle a contribué à subordonner la vie de l’esprit à la vie du commerce et de l’économie.

Plus grave, à l’aide de la montée en puissance des réseaux médiatiques et de l’effacement des règles de méritocratie interne, elle a soumis la réussite institutionnelle à des critères de conformation idéologique et clanique, sans rapport avec l’objectivité scientifique. Par là, elle a réussi à rendre inaudibles les vrais talents et les esprits véritablement créateurs. De René Girard à Claude Tresmontant, de Philippe Ariès à Reynald Seycher, de Maurice Allais à Jean Thiriart, la liste est longue de ceux à qui l’université a refusé toute promotion digne de ce nom. Ne voulant souscrire à ces idéologies totalitaires, antihumanistes et barbares, ils n’ont eu d’autre choix que l’exil ou l’émigration intérieure. Ainsi, nos meilleurs esprits ont-ils été contraints, parfois par force, parfois par dépit, souvent par lassitude et usure, de partir et de laisser la place à des médiocres sans talent, dont la contribution à la pensée se révélera, à l’examen historique, des plus mince et des plus insignifiante. C’est cette inversion première qui explique, pour une large part, l’incapacité chronique où se trouve la France de jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale.

Rédigée et votée immédiatement après les événements de mai 1968, la loi d’orientation de l’enseignement supérieur du 12 novembre 1968, dite loi Edgar Faure, a porté le premier coup en démantelant le système, patiemment reconstruit au lendemain de la défaite de Sedan par trois générations consécutives de savants et de chercheurs (voir sur ce point le très beau livre d’Alain Renaut, Les Révolutions de l’université). Officiellement, elle prétendait trouver un compromis entre les desiderata du corps professoral et les attentes manifestées par la population étudiante lors du mouvement de mai. Pour répondre au besoin d’autonomie (2), de déconcentration (3) et de décentralisation, la loi instituait ainsi des établissements de type nouveau : « les établissements publics à caractère scientifique et culturel » (EPCSC). Les anciennes facultés disparaissaient au profit de structures théoriquement nouvelles : les unités d’enseignement et de recherche (UER). Les grands principes mis en œuvre par la loi étaient alors (déjà !) l’autonomie, la participation et la pluridisciplinarité.


Le principe d’autonomie, tel qu’affirmé par le législateur, devait en théorie s’exercer à quatre niveaux :

• statutaire (les universités et leurs unités d’enseignement et de recherche sont administrées par un conseil élu. Elles déterminent librement leurs statuts et sont dirigées par un président et par des directeurs eux-mêmes élus) ;

• administratifs (les établissements ne sont soumis qu’à une tutelle de type juridictionnel, permettant ainsi aux universités de voir leurs actes devenir exécutables sans transmission préalable à l’autorité de tutelle) ;

• pédagogique (les universités déterminent leurs modalités d’enseignement et le contrôle des connaissances) ;

• financier (l’établissement dispose de dotations budgétaires affectées par l’État, mais aussi de ressources propres d’origine publique ou privée. Elles sont soumises à un contrôle financier a posteriori. En outre, elles gèrent librement leurs moyens et établissent leur budget).

La participation relevait en théorie de cette même logique de responsabilisation des acteurs et de mobilisation des différents corps qui sont partie prenante de la vie universitaire. Pendant éducatif du principe de participation actionnariale inventé par de Gaulle pour trouver une troisième voie entre communisme collectiviste et capitalisme libéral, il était censé répondre à l’antagonisme de classe entre professeurs et étudiants issus de classes moyennes et populaires. Les élus, représentants de tout le corps enseignant, des personnels et des étudiants, participent à la gestion et à l’organisation de l’enseignement au sein des conseils d’université et d’U.F.R. De leur côté, les universités participent à la vie régionale et nationale par la présence dans ces conseils de personnalités du monde extérieur. Enfin, des relations s’instaurent avec les communautés locales et régionales, le monde économique et social, ainsi qu’avec les autres universités, notamment européennes et francophones.

Enfin la pluridisciplinarité (4) était censée constituer une réponse à l’enfermement disciplinaire et au primat des facultés, que les acteurs du système avaient diagnostiqués comme l’une des causes de la sclérose antérieure. La pluridisciplinarité fut ainsi recherchée dans le groupement des U.F.R., le remodelage des universités et la création de nouvelles disciplines et de nouveaux diplômes.

La réalité fut tout autre. Loin des généreux principes affichés, les logiques politiques et catégorielles prirent très vite le dessus, transformant vingt ans durant l’université en champ de bataille. Fondées sur d’authentiques puissances idéologiques (marxisme-léninisme, maoïsme, tiers-mondisme, féminisme, relativisme), adossées à d’importants réseaux d’influence et de pouvoir, ces logiques parvinrent très vite à saper les règles d’objectivité et d’impartialité qui, dans d’autres pays, demeuraient à la base du fonctionnement universitaire. Dès lors, les principes affichés demeurèrent à l’état de vœu pieux. L’autonomie ne fut qu’un mot. La liberté pédagogique, un slogan. L’indépendance administrative et politique, une fiction. Loin de répondre aux défis (réels ceux-là) qui s’imposaient à l’université d’alors, la loi Edgar Faure de 1969 contribua au contraire à mettre en place une situation chroniquement ingouvernable, accélérant ainsi le processus de décomposition engagé par les événements de mai 1968. Gravant dans le marbre une structuration en trompe-l’œil, elle donna ainsi corps à une multitude de problèmes
dont l’université française n’a, depuis, jamais réussi à se défaire.

Ses prétendues ambitions, et la plus centrale, celle de la pluridisciplinarité, n’ont pas résisté aux faits. Près de quarante ans après son édiction, le bilan de la loi Edgar Faure apparaît plus qu’amer. Dans aucune université française jusqu’à aujourd’hui, ne s’est noué le moindre contact intellectuel, ni organisationnel, dans les domaines de l’enseignement et de la recherche, entre les différentes facultés qui les composent. Il n’y en a pas davantage, ou presque, entre les différentes disciplines qui structurent chacune de ces facultés. L’université, qui, au terme de la loi, devait constituer une superstructure pour les organiser, ne parvient pas à fédérer ces composantes pour donner à l’ensemble une vie et une personnalité commune.



Le phénomène est d’autant plus surprenant qu’au regard de la loi, l’université détient le pouvoir, gère les budgets, les emplois, affecte les crédits, et, dès lors, devrait imposer sa dynamique propre à l’ensemble du système. L’explication tient, pour partie, aux relations de dépendance qui s’instaurent entre le pouvoir politique et les autorités administratives d’un côté, entre les autorités académiques et les corps professoraux de l’autre. La nomination des recteurs sur appui politique, la constitution des jurys d’agrégation sur la base de validations politiques opérées par les inspecteurs généraux, l’élection des présidents d’université sur la base de consensus anémiants, les logiques corporatistes qui tuent dans l’œuf toute velléité de réforme un peu ambitieuse, sont autant d’éléments qui expliquent l’impuissance de la structure universitaire à imposer ses vues et à conduire des
projets politiques et intellectuels réellement ambitieux. Ainsi, la subordination récurrente des universitaires aux pouvoirs politiques ou administratifs a étouffé la liberté, le dynamisme et, a fortiori, la responsabilité qui existent dans les universités étrangères, notamment américaines. Celles-ci sont également pluridisciplinaires, mais les facultés qui les composent ont une totale autonomie. Ce sont elles qui organisent leurs programmes, recrutent leurs enseignants, les licencient, privilégient certains axes de formation ou de recherche… Rien de tel dans le système universitaire français, où toute décision un peu importante suppose le double imprimatur des cabinets ministériels et des organisations syndicales.

Le système universitaire français est victime depuis trente ans d’une véritable paralysie. Dès lors que le président de l’université n’a pas de pouvoir réel, que l’administration toute puissante se borne à gérer le quotidien et que les doyens, pour la plupart, se laissent lier les mains par les textes et les traditions, on stagne dans un immobilisme fantastique, à tous les niveaux. Si l’on ajoute à cela le fait que l’État fait peser une tutelle extrêmement lourde, puisque c’est lui qui définit les diplômes, le nombre d’années d’études nécessaires à leur obtention, les horaires d’enseignement, le contenu des enseignements, le tableau est complet.

L’aspect le plus néfaste de la loi Edgar Faure réside sans doute dans cette relation de subordination psychologique et mentale qu’il a contribué à introduire à tous les niveaux de la structure universitaire. En prétendant casser le pouvoir des mandarins, en démantelant les hiérarchies internes qui, comme dans l’armée, donnaient sens et cohérence à l’ordre universitaire, il a paradoxalement placé les universitaires sous le coup d’une pression beaucoup plus forte du politique (5). Comment imaginer qu’un universitaire exerce avec passion son métier d’enseignant, dès lors qu’il n’est responsable de rien ; qu’il ne décide ni de ce qu’il enseigne, ni de la pédagogie de l’enseignement, ni même des modalités de l’évaluation et de la docimologie ; et que la responsabilité de la détermination du cadre général est entièrement laissée à quelques cadres administratifs du ministère de l’éducation nationale ? Demander à des enseignants de s’investir profondément dans la formation des jeunes, avec une vocation quasi socratique, quand ils ne jouissent d’aucune liberté, c’est marcher sur la tête. Les hommes ne s’engagent que dans la mesure où ils se sentent responsables, portés par un projet, capables de s’adonner à une mission, de la partager avec des étudiants (6). En infantilisant les universitaires, en noyant leur parole dans le brouhaha médiatique, la loi Edgar Faure a contribué à brider les énergies. Car elle a institué, en dehors de toute objectivité et de tout esprit critique, les conditions d’avènement et de développement d’une pensée politiquement correcte au sein de l’Université.




2 Le grand tournant des années 1970 :
du chaos universitaire à la prise de pouvoir gauchiste



Si la loi Edgar Faure a lancé la déstructuration de l’université française, elle n’explique pas à elle seule la situation actuelle des universités françaises. D’autres événements décisifs, et, au départ, largement imprévisibles, sont en effet venus s’inscrire dans l’épaisseur de l’histoire qui, autant que les événements de mai 1968 et la loi Faure de 1968, ont durablement contribué à bouleverser le paysage universitaire français. Sur la période 1970-1984, deux phénomènes majeurs se sont ainsi produits, qui ont, pour une large part, stimulé la décomposition de l’université, engagée par la massification des années soixante et l’anarchie triomphante de mai 1968. La décentralisation, d’une part ; l’institutionnalisation des mouvements gauchistes, d’autre part.

Depuis les années soixante et l’époque gaullienne, le processus de décentralisation s’est développé en plusieurs étapes. La première votée en novembre 1968, la loi Edgar Faure prétendait offrir aux universités une certaine autonomie. Couplée au référendum de 1969 sur la régionalisation – perdu par le pouvoir en place et qui précipita le départ du général de Gaulle – elle devait ouvrir la voie à un plus large mouvement de dévolution de pouvoir, celui-ci étant désormais délégué avec mesure aux collectivités locales (régions, départements, communes). La seconde étape du mouvement de décentralisation a été la loi Defferre de 1982. La loi initiale de mars 1982 s’est progressivement appliquée et a été suivie par des lois complémentaires dans les années suivantes (1983,1985). Les lois qui ont suivi la loi Defferre entendaient notamment :

Transférer des blocs de compétences de l’État vers la commune, le département, la région, si possible à un seul échelon territorial.

Engendrer un transfert de compétences sans que ne s’instaure une prééminence d’une collectivité sur une autre.

Pensées dans le fil de l’après 68 et de la contestation de l’autorité centrale de Paris, ces lois se sont caractérisées par leur volonté de défaire le centralisme napoléonien qui avait constitué le fer de lance, à partir de 1805, du lent travail de reconstruction institutionnel de notre système d’enseignement mis à terre par la Révolution française de 1789. Au plan juridique, elles se caractérisaient par plusieurs innovations importantes :

• la région, chargée du devenir du territoire sur le long terme, se voyait confier des compétences nouvelles, jusqu’alors réservées à l’État : planification économique, programmation des équipements, actions de formation professionnelle continue et d’apprentissage, construction et entretien des lycées, ainsi que des établissements d’enseignement agricole ;

• le département, pour sa part, prenait en charge les compétences de l’action sociale et des collèges ;

• la commune enfin, administration de proximité, s’occupait de l’urbanisme.

Pour permettre la mise en œuvre de cette politique, chaque transfert de compétences devait s’accompagner de transferts financiers (en réalité vite remplacés par de nouveaux prélèvements obligatoires, sous la forme notamment d’impôts locaux).

Concrètement, ces lois ne tardèrent pas à engendrer un certain nombre d’effets pervers :

• l’enchevêtrement des compétences entre collectivités ;

• la dépendance de fait entre les différents niveaux de collectivités : ainsi, les départements assurent une assistance technique, juridique, financière aux communes demandeuses ;

• la constitution de baronnies locales ;
• l’intrication des pouvoirs sans distinction réelle entre exécutif, législatif et judiciaire ;

• la croissance inflationniste des demandes en locaux, bâtiments, instituts…



Sur le plan de l’enseignement, les conséquences de la décentralisation furent, certes, moins visibles, mais par bien des aspects, tout aussi désastreuses. Quoiqu’élaborée dans la douleur et souvent dans l’improvisation la plus totale, la nouvelle organisation juridique de notre système d’enseignement devait finalement se stabiliser au tournant des années 1984-1985, pour prendre la configuration que nous lui connaissons. Dans la mesure où la Constitution affirme, depuis 1946, que l’enseignement est un « devoir de l’État », il ne pouvait être transféré intégralement aux collectivités territoriales selon la logique des « blocs de compétence » appliquée ailleurs. Le législateur a, pour cette raison, choisi d’en faire un domaine de « compétences partagées ». L’État a ainsi choisi de garder la responsabilité du domaine pédagogique (programmes, diplômes, recrutements, gestion et rémunération des personnels) et transféré aux différentes collectivités territoriales de rattachement, en contrepartie de dotations d’équipement, la responsabilité des choix d’investissement et du fonctionnement matériel des établissements scolaires. Les régions ont ainsi été chargées des lycées ; les départements, des collèges ; et les communes, des écoles. Par ailleurs, les collectivités se sont vues confier la mission de participer à la planification scolaire et de prendre en charge la formation professionnelle et l’apprentissage. Le pendant de ce transfert a été une « déconcentration » administrative qui donne au recteur, à l’inspecteur d’académie, au chef d’établissement, une autonomie plus grande dans ce qu’on aime appeler désormais le « pilotage » territorial de l’action éducative.

L’autre élément décisif des années soixante-dix fut la prise de pouvoir de l’université par les gauchistes (trotskistes, maoïstes, anarchistes, libertaires…). Cette histoire mal connue mériterait à elle seule un ouvrage et nous n’en dresserons donc pas ici un tableau exhaustif. Tout au plus en rappellerons-nous quelques grandes lignes, sans que cette évocation, forcément lacunaire, revendique ici le caractère scientifique d’une étude intégrale.

Les troubles de mai 1968 eurent un certain nombre de conséquences décisives sur l’organisation interne des universités et la répartition du pouvoir entre enseignants, administratifs et politiques. Première certitude, la prise de parole, revendiquée en tant que telle par les gauchistes comme un mouvement d’émancipation, fournit d’abord le prétexte à une prise de pouvoir. Dans plusieurs universités, on chassa manu militari les enseignants ; dans certaines autres, on interrompit leur cours ; ailleurs, on jeta par-dessus bord leur bibliothèque ; dans d’autres enfin, on fit tant et si bien que certains professeurs préférèrent partir ou prendre leur retraite, plutôt que de continuer à travailler dans ces conditions.
Nombre de vieux mandarins, qui avaient été l’honneur de la science française, se trouvèrent empêchés d’exercer et finalement conduits à quitter par la petite porte une institution qui ne prit même pas la peine de les remercier.



En fait, cette prise de pouvoir consécutive à la prise de parole que fut mai 1968, s’exécuta en plusieurs temps. Par la geste révolutionnaire d’abord – incarnée par les manifestations de rue, l’agitation syndicale, et celle entretenue en permanence à l’intérieur des établissements. Par l’entrisme et le noyautage ensuite. Plus encore que les événements de mai 1968, ce sont les événements de l’après mai qui ont contribué à faire basculer la situation au sein de l’université comme, plus généralement, au sein de l’appareil d’État français. C’est en effet moins la loi Edgar Faure en elle-même que sa mise en œuvre progressive à partir de 1969, et, surtout, que la passivité radicale de la droite tout au long des années 1970, qui a permis aux idéologues gauchistes, encore très largement minoritaires en 1968, de s’imposer avec une force toujours plus grande dans les différents appareils idéologiques d’État (Université, médias, ministères publics, groupes de communication) – appareils d’État que leur maître Althusser avait passé l’essentiel de sa vie à décortiquer et à analyser pour mieux les dénoncer, mais que ses disciples n’eurent de cesse, par la suite, de chercher à investir et à dominer.

Au lendemain de mai 1968, fut en effet réalisé tout un travail de sape et d’infiltration, qui n’a dû l’essentiel de sa réussite qu’à la complaisance et à la passivité coupable des responsables de droite qui, au lendemain du référendum d’avril 1969, ont pris la place du général de Gaulle. Il y aurait tout un travail à faire pour reconstituer l’itinéraire individuel et collectif de ces militants d’extrême gauche, qui, partis de rien et d’une médiocrité peu commune, parvinrent en quelques années à investir presque tous les rouages de la société française. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, que les trajectoires suivies par les individus aient été toutes uniformes et homogènes. Il existe en effet, au sein des mouvements issus de mai 1968, tout un ensemble de trajectoires possibles qui marquèrent le paysage gauchiste et révolutionnaire des années soixante-dix.

Comme le note avec force Jean-Paul Brighelli (7) : « les révolutions ont ceci de curieux que seules survivent les taupes qui ont gardé le nez au sec durant les événements. Les plus engagés des soixante-huitards se sont soit suicidés (Recanati – voir et revoir « Mourir à trente ans », que l’on ait ou non fait ses études à Jussieu, que l’on ait ou non participé à cette manif de la Mutualité qui en juin 1973 fut la seule victoire « militaire » de l’extrême gauche sur la police), soit reconvertis dans la Communication (July et tant d’autres). Ils l’avaient tant aimé, la Révolution – ça leur revient parfois par bouffées, après avoir éclusé la première bouteille de Lagavulin. Quelques-uns même sont devenus profs, et les meilleurs d’entre eux n’hésitent pas à soutenir Xavier Darcos : c’était donc vrai que le gauchisme était une maladie infantile du capitalisme…

Restent les pantouflards de la Révolution, les ex-JOC, les bandeurs mous du jet de pavé, les idéologues de cafés (Meirieu). Ceux-là ont investi la technostructure de l’Éducation Nationale – et dès les accords de Grenelle et les décisions d’Edgar Faure : la Droite, qui avait eu fort peur (mais si, avouez-le ! –et les élections de juin le prouvent), s’est convaincue qu’elle ne comprendrait jamais rien à la Culture et à l’Éducation, et a laissé des gauchistes de carnaval occuper les lieux et les esprits. Le collège unique, belle création de cet égalitarisme qui a fabriqué tant d’inégalités irréversibles et permis de lancer Acadomia et autres officines du désespoir scolaire, est sorti de là. Et les Écoles normales n’ont pas attendu les IUFM pour faire du n’importe quoi baptisé Pédagogie expérimentale. Ils applaudissaient la tentative de récupération par un cheval de retour du nom de Mitterrand au meeting de Charléty en juin 1968. Ils ont voté comme un seul homme pour le même, treize ans plus tard– et se sont infiltrés dans le ministère, cinquième colonne de la Médiocrité triomphante. » (8)



La création de l’EHESS, en 1975, fut l’une des grandes étapes de cette institutionnalisation des idées de mai dans la sphère universitaire. Déjà, la création de la VIe Section, « sciences économiques et sociales », constituée en 1947, s’était faite dans des conditions difficiles et douloureuses. En pleine reconstruction, dans la foulée des programmes du CNR (Conseil national de la résistance), des soubresauts de la Libération et de son cortège d’épurations, sa création, fruit d’une maturation longue dont les enjeux ont été intellectuels autant qu’institutionnels, ne s’était pas faite dans la sérénité. Rompant avec la tradition séculaire de gestion par les pairs, son irruption dans le paysage institutionnel s’était opérée sur un mode brutal – en rupture avec les autres sections constituées de l’EPHE et en rupture avec l’harmonie d’ensemble qui avait présidé à la création, 80 ans plus tôt, en 1868, des 5 sections de l’EPHE –et traduite par des nominations à base lourdement politique.

La transformation, par le décret du 23 janvier 1975, de cette même sixième section en un établissement autonome, public et national à caractère scientifique et culturel, ayant le statut de « grand établissement » : l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), fut de la même veine. Il signala avant tout l’institutionnalisation des théories gauchistes de l’après 68 et l’entrée dans le cercle institutionnel officiel (universitaire et de recherche) de ceux qui avaient été les acteurs ou les porteurs de l’agitation de mai 1968.

Cette entrée en force dans le cercle institutionnel se traduisit par un certain nombre de phénomènes, dont les plus visibles furent, premièrement, l’augmentation quantitative du corps professoral, qui, après être passé de trente-deux directeurs d’études en 1951 à cent dix en 1966, connut une croissance exponentielle depuis 1975 (pour atteindre le chiffre vertigineux de 280 directeurs d’études et de 1 500 chercheurs et techniciens en sciences humaines et sociales, travaillant en 2007 dans les laboratoires de l’établissement ou des établissements associés) ; deuxièmement, l’augmentation substantielle (et avec elle leur dévalorisation constante) du nombre des thèses soutenues (plus de 200 chaque année sous la tutelle de l’établissement) ; et enfin, l’irruption dans le paysage institutionnel de recherche de disciplines entièrement nouvelles et jusqu’alors peu reconnues : anthropologie sociale, anthropologie langagière, ethnopsychiatrie, gender studies, techniques du corps, psychanalyse des sexes…

Jointe à l’expérience de Vincennes-Saint-Denis, cette évolution signa beaucoup plus la fin de la recherche en sciences humaines que leur apogée, et marqua le commencement d’un processus d’agitation institutionnelle et de revendication catégorielle permanente, dont les sciences humaines françaises ne sont, aujourd’hui, toujours pas sorties.




3 La loi Savary de 1984

Le second volet de cette mise à bas du système universitaire français fut le vote de la loi Savary. Fruit d’une volonté politique engagée au plus haut niveau de l’État, l’adoption de cette loi, au printemps 1984, a contribué à instaurer dans l’université un esprit et une logique de fonctionnement sans rapport avec ce qui constituait depuis toujours – à tout le moins dans les grands États civilisés – sa mission propre et sa vocation fondamentale : participer à la formation d’une élite par la pratique de la recherche de pointe et l’ouverture à un savoir universel. Aux antipodes de cette vision humaniste et universaliste, la loi Savary a consacré le principe d’une vision techniciste et économiste de l’homme. Cette vision étriquée et rabougrie de l’être humain avait pour seule obsession de subordonner la transmission du savoir à la réalisation d’impératifs économiques ou culturels toujours plus idéologiquement marqués.



a) La pluralité des missions assignées

Pour fonder cette conception techniciste et productiviste de l’homme, la loi Savary a assigné à l’université une multitude d’objectifs et de missions : participation à la croissance (dans le cadre de la planification), lutte contre le chômage, aménagement du territoire, démocratisation, promotion de l’égalité homme-femme, développement culturel et social, réduction des inégalités sociales, coopération internationale, développement économique, diffusion de la culture, promotion de l’information scientifique et technique, professionnalisation, formation tout au long de la vie…

Ces missions contradictoires ont plombé l’université. Pressée de toutes parts, chargée de plaire à tout le monde, celle-ci s’est soudain trouvée sommée de répondre à une multitude d’attentes et d’exigences souvent largement incompatibles : accueillir, à l’entrée, une masse informe d’étudiants souvent non préparés et désorientés (fréquemment inscrits à l’université non par choix, mais parce qu’ils n’ont pas été sélectionnés ailleurs), tout en continuant de produire, à la sortie, des docteurs et des chercheurs de haut niveau. Proposer des parcours cohérents, tout en laissant à l’étudiant, parfois dans l’anarchie la plus complète, le choix de modules souvent totalement disparates. Dispenser une formation ouverte sur les avancées les plus récentes, tout en assurant une couverture exhaustive du champ disciplinaire concerné. Dispenser une formation générale, tout en professionnalisant ses filières…

Ce cumul d’exigences antinomiques était d’autant plus préjudiciable au fonctionnement de l’université dans son ensemble que cette dernière se voyait, dans le même temps, privée des moyens budgétaires et financiers nécessaires à la bonne conduite de ces missions. Plus gravement encore, au moment même où s’opéraient la massification et l’augmentation considérable du nombre des filières, l’université s’est vue privée de tout moyen de sélectionner ses candidats à mesure de leur avancement dans le parcours universitaire.



b) Le tabou de la sélection

Tandis que dans des pays comme l’Allemagne, la Suisse, la Russie ou, plus tard, la Chine, le système universitaire renforçait ses structures sélectives et ses mécanismes d’orientation, la France faisait le choix inverse en décidant d’abattre toutes les cloisons, barrières et autres sas d’entrée destinés, jusqu’alors, à éprouver la qualité des candidats, à contrôler leur niveau et à juguler leur flux. La sélection devint ainsi taboue.

Il y eut là un choix, opéré pour des raisons idéologiques (dogme de l’égalitarisme), mais aussi économiques (nécessité de masquer la montée en puissance du chômage des jeunes dans les années quatre-vingt, création d’un sas de décompression destiné à diminuer les chiffres des statistiques du chômage). Mais ce choix fut dramatiquement préjudiciable au fonctionnement de l’université et au maintien d’une offre de formation de haut niveau.

Dans tout système universitaire ou de recherche, la sélection est, de fait, incontournable. C’est la condition indispensable pour former les esprits et dégager les compétences. Sans elle, il ne peut qu’y avoir nivellement par le bas et réduction commune des exigences. Pour l’enseignant comme pour l’étudiant, en effet, la sélection est un moyen de se dépasser, une source de motivation et d’émulation, un ressort qui pousse chacun à donner le meilleur de lui-même, en puisant au fond de soi des ressources qui, sinon, seraient restées inemployées. Le problème est qu’aujourd’hui la sélection est devenue taboue.

Officiellement récusée dans les discours, elle s’est insinuée dans les interstices du dispositif institutionnel, instaurant un système opaque. À vouloir bannir la sélection, on se contraint à la pratiquer à la sauvette et de manière clandestine. Or, une telle sélection, même si elle est effectuée par des hommes et des femmes de bonne volonté, ne peut être que mauvaise, parce qu’elle n’explicite pas ses critères. Aujourd’hui, dans le système éducatif, que ce soit au niveau des grandes écoles ou des grands lycées, il n’existe pas de critères affichés. Plus que jamais, il importe d’en rétablir de simples et clairs, propres à susciter une sélection juste, objective et intelligente. Ce sont des critères scientifiques, des critères de niveau, des critères d’exercice, des critères d’usage : l’excellence, l’originalité, la compétence, la maîtrise de la langue et du raisonnement.



c) L’échec de l’évaluation

Pendant indissociable de la sélection, l’évaluation constitue l’autre volet indispensable d’une réforme de l’université. Les deux notions sont d’ailleurs liées par une solidarité organique. La sélection est le critère qui permet au système de se renforcer à l’entrée, l’évaluation celui qui lui permet de se réguler à la sortie. L’une et l’autre sont, de ce fait, indispensables au développement d’un système scientifique et à sa bonne régulation. A l’inverse de cette règle, qui devrait pourtant n’être que celle du bon sens, notre système s’est caractérisé depuis 25 ans par l’abandon progressif et, plus souvent encore, par la dénaturation complète de notre système d’évaluation. Tous les chercheurs admettent aujourd’hui que notre système d’évaluation a fait faillite, qu’il est vicié, qu’il n’a plus rien de stimulant, ni de vivifiant, qu’il faut en changer.

Aujourd’hui, la situation est la suivante : chaque chercheur produit son rapport à deux ans. Le directeur d’équipe, contraint par l’égalitarisme et les logiques syndicales, se contente de souscrire au rapport en lui donnant son imprimatur. Au final, chacun obtient une appréciation excellente, que ne distingue des autres que d’infimes nuances. Ainsi, le chercheur talentueux et le chercheur nul sont-ils alignés sur un même lit de Procuste. Tant qu’il n’y aura pas de discriminant capable de faire apparaître le talent d’un côté et la médiocrité de l’autre, de pénaliser le chercheur nul ou médiocre et de valoriser a contrario le chercheur créatif et talentueux, l’institution restera bloquée. La nécessité d’un retour à un système favorisant l’émulation, la reconnaissance du mérite individuel et de la compétence propre est, de ce point de vue, d’autant plus pressante que le maintien du statu quo ne fait qu’accroître le maintien du cycle, démotivant pour tous, d’auto-reconduction et d’auto-reproduction de la chaîne universitaire.



Cette situation, patente dans les sciences humaines, est également valable, quoique dans une moindre mesure, en médecine et dans les sciences de la vie. Là aussi, des phénomènes de népotisme et d’auto-reconduction sont souvent manifestes, pénalisant les médecins les plus talentueux ou les plus créatifs. La reconnaissance vient alors souvent d’ailleurs, et notamment de la publication d’articles dans les revues scientifiques internationales. En dépit de pressions parfois fortes, celles-ci parviennent en effet à maintenir des critères d’objectivité solides et fiables, tâche facilitée par le fait que, dans ces disciplines, les critères d’excellence sont plus aisés à mettre en évidence qu’ailleurs. Tous les chercheurs un peu sérieux savent qu’il suffit de consulter le programme de la société internationale d’oncologie, d’hématologie, d’immunologie ou de génétique, de regarder qui publie et avec quel facteur d’impact, pour se faire une idée immédiate des noms qui sont aujourd’hui à la pointe de la recherche. Le constat est saisissant, tant en termes de « turn over » (l’Olympe de la science est avant tout un monde de l’éphémère) que d’inégalité de production (certaines équipes universitaires se distinguant par la qualité de leurs recherches, quand d’autres ne produisent rien).

Une saine évaluation devrait pouvoir se fonder sur des critères objectifs : excellence des travaux de recherche, qualité de l’enseignement dispensé, disponibilité à l’égard des étudiants, investissement et engagement personnel dans la vie universitaire et l’encadrement doctoral. Trop souvent, ce dernier aspect – pourtant constitutif de la vocation et de la vie d’universitaire – laisse à désirer. Bien souvent, l’encadrement est minimal ; les relations avec les étudiants, réduites à la portion congrue ; l’investissement personnel dans la vie intellectuelle de la communauté scientifique d’appartenance, défaillant. Le carriérisme ou, plus simplement, la nécessité de faire à tout prix ses preuves en courant après mille colloques (9) et autres événements universitaires ou médiatiques, ont une large part dans l’explication de cette forme de désengagement, qui est aussi une forme de déshumanisation. Sans parler des « turbos profs » (enseignants qui, habitant une ville et enseignant dans une autre, doivent traverser la France – généralement en TGV – pour donner leurs cours, ce qui les conduit en général à regrouper leurs enseignements sur deux, voire une seule journée, et à sacrifier à leur confort toute activité d’encadrement pédagogique et administrative, quand ce n’est pas même toute activité de recherche), on peut évoquer le cas de ces jeunes universitaires, qui, après avoir sollicité et obtenu un poste – occupé quelque temps –, filent enseigner à l’étranger parce qu’ils y ont obtenu une place plus confortable, laissant ainsi en plan étudiants, collègues, personnels administratifs, et jusqu’à l’établissement d’origine qui les avait accueillis. Il est difficile, dans ces conditions, d’assurer l’unité, la pérennité et la cohérence d’une équipe de formation et de recherche.




4 Le rejet de la loi Devaquet (1986) et ses conséquences


L’autre difficulté à laquelle est confrontée de manière chronique l’université française tient à la situation de subordination dans laquelle elle se trouve, vis-à-vis du pouvoir politique, d’un côté, et des organismes de recherche, de l’autre. Longtemps, l’essentiel de la recherche s’est fait à l’université, par et grâce à des universitaires. La situation a changé, là aussi, au tournant des années soixante, soixante-dix. La technicisation de la science (conduisant à l’emploi de technologies de plus en plus sophistiquées et, par voie de conséquence, à la constitution de laboratoires de plus en plus pointus), la concentration des moyens et des programmes de recherche, l’émergence de corps de chercheurs, ont incontestablement joué en faveur des grands organismes de recherche ; dans le même temps, l’université devait assumer la massification, la diversification des tâches, le changement des pédagogies, la transformation du public étudiant, abandonnant ainsi partiellement sa mission première de formation par la recherche. Peu à peu, les universités se sont ainsi trouvées dépouillées de leur capacité de recherche, au profit des grands organismes.

Cette évolution insensible, jamais véritablement théorisée, n’a pas été sans soulever de questions. Dès les années soixante-dix, la question du partage des tâches entre le CNRS et l’université a ainsi donné lieu à d’âpres débats entre universitaires et chercheurs. Le phénomène fut particulièrement visible au niveau des sciences humaines et sociales (SHS). Structurées différemment des sciences dures, plus difficiles à évaluer que celles-ci, tardivement intégrées au CNRS, celles-ci n’avaient pas réussi à trouver pleinement leur positionnement dans le paysage institutionnel de l’enseignement supérieur français.



a) La fin des humanités et la crise des Sciences humaines et sociales

En 1986, le ministre Devaquet avait proposé rien moins que de rapatrier les SHS dans l’université, en proposant la transformation de tous les postes de chercheurs en des postes d’enseignants-chercheurs. Dans la logique de ce projet, tous les chargés de recherche (CR) du CNRS devaient peu à peu devenir maîtres de conférence, et tous les directeurs de recherche (DR), Professeurs d’université. Ainsi, dans une sorte de progressive intégration par détachement des chercheurs au sein de l’université, aurait-on assisté à une résorption des SHS dans l’université. Ce projet faisait valoir que celle-ci ne pouvait assumer son rôle de transmission que si elle était en charge parallèlement de la valorisation de la recherche et donc de sa patrimonialisation.

Le problème est que le législateur et les partisans, même les plus résolus, de la réforme se heurtaient à l’époque à une difficulté politique, fondamentalement liée au positionnement idéologique des différents groupes en présence. En effet, il était clair, compte tenu de la coloration politique, d’une part, de la recherche scientifique en général et de la recherche en SHS en particulier, et, d’autre part, de ce qu’était encore l’université à l’époque, que le rapprochement des deux systèmes et la mise en présence forcée de leurs chercheurs respectifs aurait inévitablement conduit à une crise.

Il y avait en effet, au rang A dans l’université, une majorité qui allait aux syndicats autonomes (c’est-à-dire plutôt de droite), tandis qu’au CNRS, la majorité était nettement à gauche. Un simple calcul (il fut d’ailleurs vite fait par les personnes concernées) permettait de prévoir que l’ensemble des commissions des disciplines littéraires et de sciences humaines, une fois l’intégration réalisée, allait basculer à gauche sous un délai relativement bref. À terme, c’était donc toute la mission de l’université qui serait ainsi transformée, sous l’effet d’une politisation qui allait profondément en dénaturer l’essence en même temps que le fonctionnement. Les universitaires eux-mêmes se rendaient bien compte que l’intégration conduirait à la mise en place d’un système dans lequel eux-mêmes ne savaient plus exactement quel type de culture ils auraient à défendre, quel type de transmission du savoir ils devraient promouvoir.

La volonté de mainmise des cognitivistes sur les sciences humaines, et en particulier sur les lettres grecques et latines, était déjà suffisamment affirmée pour que les universitaires concernés comprennent que cette intégration, qui semblait désirable du point de vue universitaire, était ruineuse du point de vue patrimonial. Il était en effet clair, dès cette époque, que les disciplines qui viendraient du CNRS seraient soumises aux diktats du structuralisme et du cognitivisme.



Le rejet de la loi Devaquet a, en un sens, retardé cette échéance, mais il n’en a pas empêché l’avènement. D’autant que la victoire de la gauche en 1988 n’a fait qu’accélérer le processus. Petit à petit, ce sont des pans entiers de la hiérarchie universitaire qui sont tombés aux mains d’idéologues avant tout désireux de faire carrière.

Les lettres classiques, les études antiques, la philosophie, les langues, toutes ces disciplines qui constituaient le socle de la formation humaniste à la française, sont tombées, les unes après les autres, au profit d’autres, qui n’avaient de sciences que le nom, mais qui présentaient l’avantage de pouvoir se draper dans les oripeaux de la mode ou de la lisibilité médiatique. En lettres, en histoire, comme en études antiques, les disciplines ont été infestées par des idéologies dominantes sans rapport avec le contenu des matières, et qui avaient pour nom : cognitivisme, structuralisme, sociologisme, relativisme, psychopédagogisme. Malgré d’héroïques combats menés par des vétérans de ces disciplines, les principales batailles ont été perdues, parfois après des chocs frontaux dignes des combats d’Achille et d’Hector, d’autres fois par de sournoises stratégies d’entrisme, dignes des ruses d’Ulysse.

Au sein des études grecques par exemple, ce sont la philologie et le structuralisme linguistique qui ont servi de cheval de Troie. À la faveur d’études plus philologiques qu’humanistes des textes, on a fait entrer les sciences cognitives dans le champ littéraire, de telle sorte que sa dimension proprement humaniste a progressivement disparu. En philosophie, ce furent le structuralisme, les sciences cognitives et les courants analytiques anglo-saxons. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ces disciplines aient connu une crise sans précédent, marquée par l’absence de débouchés, le rejet progressif par une large partie du public étudiant, l’effondrement dans les discours convenus ou autistiques.

Symptomatiquement, la perte de prestige est allée de pair avec une perte d’attrait. Passer 5 ou 10 ans de sa vie à étudier une matière sous un angle purement technique ou structural, sans jamais pouvoir aborder la question du sens et des implications éventuelles de la discipline, ne peut avoir sur l’étudiant (et a fortiori sur le chercheur) qui se livre à ce type d’exercice que des effets profondément démoralisants.

Nombre d’entre eux y ont perdu, sinon leur âme, du moins le goût de vivre et de travailler. On a ainsi vu des équipes se démanteler, des laboratoires se désagréger, les individus partir à droite et à gauche, finissant parfois dans une solitude absolue. Plus gravement peut-être, on a vu le recrutement se pervertir. Comme les sciences humaines n’étaient plus sûres de leur méthode, et que ceux qui défendaient la pratique humaniste du patrimoine disparaissaient les uns après les autres du fait de l’âge ou des décès, les repères qualitatifs se sont estompés et avec eux l’excellence, tarissant le recrutement. Dans ces conditions, il est de plus en plus difficile d’envisager la possibilité même d’une relève.



Le mythe de la « tabula rasa » a été de pair avec une surproduction de réformes sans horizon ni cohérence. L’effet en a été immédiat : cet amoncellement de textes a permis de politiser à l’extrême l’université (10) et de promouvoir des universitaires médiocres, aussi dépourvus de talent que d’imagination. À la faveur des réformes de programme, des disciplines entières sont apparues, qui, auparavant, n’avaient quasiment aucune place à l’université et dont les universitaires d’avant 68 se seraient étonnés même de devoir reconnaître l’existence. Sous prétexte de modernisation, des branches entières ont été sacrifiées et, avec elles, les enseignants qui les portaient. Sous prétexte de changements dans les méthodes de travail, des représentants de disciplines techniques (informatique, méthodologie de la recherche, linguistique) se sont retrouvés investis d’un pouvoir nouveau, prenant la place de chercheurs purs, qui avaient espéré et attendu en vain un poste qui leur semblait promis. Tout ceci s’est fait au détriment de la qualité et de la prétention à l’universalité des disciplines.

Au lieu de valoriser les savoirs, on a promu le faire-savoir. Au lieu de travailler dans la continuité historique, on s’est réfugié dans l’idéologie révolutionnaire et les mythes refondateurs. Des séries de coups d’État rampants se sont produites dans diverses disciplines.

La loi Devaquet, vieille de 20 ans déjà, a sans doute constitué l’ultime tentative de sauvetage. Elle n’en a pas moins été rejetée dans les conditions que l’on sait. Aujourd’hui encore, le fantôme de Malek Oussekine continue de nourrir les fantasmes des uns et la torpeur des autres. Pourtant, plus que jamais, les problèmes de l’université sont criants. Sur le plan de l’articulation entre les organismes de recherche et l’Université, ils n’ont pas changé, même si les conditions dans lesquelles ils seront amenés à être résolus seront infiniment plus douloureuses demain qu’elles ne pouvaient l’être hier. À l’époque, il semblait urgent de ramener la recherche au sein de l’université pour que celle-ci fonctionne dûment. Mais à qui réfléchissait sur les conditions politiques d’un tel transfert, il apparaissait évidemment qu’un tel « rapatriement » s’accomplirait au détriment de ce que l’on entendait habituellement par patrimoine intellectuel et culturel.




Dès lors, il devenait clair, aux yeux des universitaires, qu’il fallait refuser cette intégration de la recherche dans l’université, même si ce refus était très préjudiciable à l’université elle-même. Position de repli provisoire, il eût pu servir de tremplin à une reconquête. Il eût fallu pour cela rendre vie et vigueur aux équipes de recherche ; il eût fallu promouvoir la patrimonialisation ; et 20 ans plus tard, on aurait ainsi pu proposer un retour de la recherche à l’université.

Mais c’est le contraire qui s’est passé. On a assisté à une sorte d’agression généralisée des secteurs SHS par les représentants des disciplines nouvelles (cognitivistes, psychanalystes, sociologues, féministes, théoriciens des gender studies…) directement importées des États-Unis, qui se sont emparés des leviers de commande et qui, sur le mode autoritaire, sont parvenus à supprimer bien des équipes qui avaient encore assez de vitalité pour durer, mais auxquelles on n’a jamais donné la possibilité de perdurer, ni même de recruter.

Après l’échec de la loi Savary et la réélection de François Mitterrand en 1988, s’est produit un nouveau bouleversement politique. L’université et le CNRS sont devenus l’objet d’une véritable stratégie d’entrisme et de déstabilisation. Il y a eu une prise de pouvoir au niveau des commissions, du Comité national du CNRS. La politique de la gauche s’est infléchie à cette époque-là. Cela s’est traduit au niveau des instances du CNRS, au niveau de la direction générale, au niveau des directions scientifiques, au niveau du comité national. C’est là que la prise en main s’est effectuée.

Dès lors, le système était verrouillé. Les majorités ont eu beau se succéder, chacune des réformes engagées a buté sur les hommes en place. Réformes Bayrou, Allègre, Ferry, Fillon : toutes ont été successivement abandonnées, « retoquées » qu’elles étaient par un monde universitaire résolument hostile à toute idée de changement.

Loin de résoudre les maux dont souffre l’Université, ces reculades successives n’ont, hélas, fait que les aggraver. De renoncements en reculades, de surenchères démagogiques en surenchères démagogiques, d’abandons en abandons, à force de démissions morales et de faux compromis, l’université française a perdu sa substance vitale et, moribonde, menace chaque jour de sombrer dans la paralysie et la sclérose béates, accentuant le retard chaque jour grandissant de notre pays en matière de réflexion philosophique, d’invention scientifique et de production industrielle.




b) La fonctionnarisation de la recherche et le cloisonnement institutionnel

C’est sans doute le problème clé. Aujourd’hui, les chercheurs, quand ils rentrent dans le système universitaire, sont recrutés pour la vie. Cadeau de François Mitterrand à un électorat docile, cette fonctionnarisation du chercheur a en réalité conduit la recherche dans une impasse. Aujourd’hui, la question est même devenue taboue : toucher au statut du chercheur, c’est s’attaquer à un droit imprescriptible de l’humanité – même si ce « droit » n’est considéré comme tel qu’en France, ou presque, et s’il contribue à entretenir la sclérose de l’université et de la recherche françaises. Dans n’importe quel pays civilisé, il doit être possible d’évaluer les gens sur leur travail. Dans le domaine de la recherche, cela signifie pouvoir revenir sur le recrutement d’un chercheur, dans la mesure où il ne cherche plus. Un chercheur est jugé sur les découvertes qu’il apporte à la nation. Quand on se trouve en présence de chercheurs dont on ne sait pas s’ils cherchent encore quelque chose, ou si leur champ disciplinaire lui-même est objectivement fondé, il y a lieu de remettre en cause leur situation. Ils sont payés par la République ; mais pour quoi faire ?

Passée dans les moeurs au niveau politique aussi bien que syndical, la fonctionnarisation est aujourd’hui un dogme de la pensée unique. Elle est pourtant contraire à l’esprit même des pères fondateurs du CNRS qui n’envisageaient au départ pour les chercheurs que des contrats temporaires d’une durée de 5 ans.

Même si l’on ne touche pas au statut de chercheur à vie, on pourrait au moins réfléchir à la possibilité d’orienter certains d’entre eux vers des tâches administratives ou vers des tâches d’enseignement, ou de coordination et d’animation, de manière à ce que les véritables chercheurs puissent, eux, continuer à travailler en toute sérénité, sans être parasités par les autres.

Plusieurs tentatives ont d’ailleurs été faites en ce sens dès les années quatre- vingt-dix, au lendemain de l’échec de la loi Devaquet. Quelques universitaires courageux ont proposé de réorienter, au cas par cas, des chercheurs du CNRS appartenant à certaines disciplines des SHS. Deux voies de sortie avaient été proposées : la première consistait à réintégrer l’université ; l’autre, à se diriger vers l’administration. Il ne s’agissait pas de remettre en cause les statuts, mais d’introduire un peu de souplesse ; et de ne reconnaître comme chercheur de plein droit, avec les crédits subséquents, que les vrais chercheurs, aptes à produire une découverte ou un travail véritablement novateur. Bien évidemment, ces propositions – auxquelles adhérait pourtant un nombre non négligeable d’universitaires et de chercheurs – ont immédiatement suscité des tollés d’indignation. Les quelques rares universitaires courageux qui, dans les années quatre-vingt-dix, ont proposé ce type de réforme, ont été démis de leurs fonctions ou empêchés de se représenter.





Il y a eu, de ce point de vue, une volonté politique évidente d’empêcher tout changement, une idéologie égalitaire s’opposant résolument à l’introduction de toute réforme, avec pour conséquence vingt années perdues. Certaines disciplines, qu’il aurait été à l’époque encore possible de redynamiser et de revitaliser, sont aujourd’hui moribondes. L’immobilisme a été d’autant plus stupide que les quelques cas de transfert qui ont pu, malgré tout, s’opérer, ont dans l’ensemble été profitables aux étudiants comme aux chercheurs. Certains de ces derniers ont fait de très belles carrières universitaires, ont été nommés professeurs dans les meilleures universités de France, et s’en sont trouvés bien – puisqu’ils ont été promus. Mais ces basculements réussis ont constitué de trop rares exceptions. C’est une nouvelle illustration de la situation française où, par bêtise et idéologie, on refuse de se donner les moyens de devenir meilleur.

De tels transferts présentaient le double avantage de permettre aux plus jeunes, dans leur période de haute fécondité intellectuelle, de disposer pendant une dizaine d’années d’une pleine liberté de temps et de moyens pour accomplir leurs recherches, et aux plus anciens, parvenus à l’âge mûr, de donner le meilleur d’eux-mêmes dans l’enseignement. Ainsi aurait pu se constituer un système organique, dans lequel se serait opérée une circulation entre ceux qui enrichissaient par leur travail et leurs recherches le patrimoine et ceux qui, au bout de dix ans (passée la quarantaine) s’en faisaient les gestionnaires et les transmetteurs.

Si ce type de solution a été refusé, c’est qu’il aurait contribué à mettre en évidence l’incurie de certains. Exposant les chercheurs au regard du public et au jugement des étudiants, il aurait fonctionné comme un témoin extérieur de la qualité intellectuelle. On se serait très vite aperçu (comme on aurait déjà pu ou dû le faire à l’époque d’Althusser) que certains de ces chercheurs étaient finalement mauvais et que d’autres dispensaient des cours et enseignaient des théories plus que douteuses. De fait, ce système salubre et qui n’avait rien de discrétionnaire aurait inévitablement, à un moment donné, souligné une carence. Surtout, il aurait attiré l’attention sur les ratés du recrutement.



c) Les ratés du recrutement

Le grand problème réside désormais dans les modalités de promotion et de recrutement des enseignants chercheurs. Quant au recrutement, dans certaines disciplines, on ne prend pas assez de précautions : les jeux corporatistes pipent les concours. L’idéologie, l’orientation politique, l’appartenance syndicale ou le poids des corporatismes interférent alternativement. Les commissions se réunissent la veille de l’examen, préemptent les candidats, les éliminent sans motif au terme d’auditions croupions. Il est très difficile aujourd’hui, même à un universitaire reconnu, de faire prévaloir les droits et les mérites d’une personne dont les idées ne correspondent pas à celle de la tendance politique majoritaire au sein du Comité national.

Les remèdes à cette situation sont connus : ils passent par la promotion systématique de l’excellence, par le réengagement, à tous les niveaux de procédure, d’évaluations fiables et objectives, et par celui, à tous les échelons de la société, d’une politique capable de rendre à la créativité, au savoir et à la connaissance objective, la place éminente qui leur revient. Il est grand temps de redonner aux concours universitaires l’objectivité, l’impartialité et la qualité scientifique qu’ils n’auraient jamais dû perdre. Grand temps de réintroduire dans l’université les vertus de l’excellence et de la créativité. Grand temps d’y insuffler un esprit nouveau, en balayant les vieilles idéologies qui y ont trop longtemps régné en maître.

Avant même que de nouveaux moyens financiers, c’est d’hommes nouveaux, formés selon de nouveaux schémas, dont l’université a besoin. À n’en pas douter, c’est par là que passera le renouveau à venir de la France.




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Annexes





a) Petit historique de l’université

1854 : division de la France en 16 circonscriptions académiques. À partir de cette date, l’Université, corps constitué, jouissant du monopole d’enseigner, disparaît, remplacée par des Facultés placées sous la tutelle des Recteurs, dotées d’un certain nombre de pouvoirs.

1885 : le décret du 28 décembre 1885 confirme leur statut et leur organisation. Elles sont dirigées par un doyen nommé pour 3 ans par le ministre et choisi parmi les professeurs titulaires.

1893 : attribution de la personnalité civile au corps formé par la réunion de plusieurs facultés de l’État dans un même ressort académique.

1896 : les corps de facultés prennent le nom d’Universités. Ce sont des établissements dotés de pouvoirs restreints, qui vont survivre avec leurs contradictions et leurs difficultés de fonctionnement.

1968 : les événements du mois de mai provoquent une réforme importante, qui fait des universités de véritables établissements autonomes et pluridisciplinaires. La loi d’orientation de l’enseignement supérieur du 12 novembre 1968, dite loi Edgar Faure, crée des établissements d’un type nouveau : les « Établissements publics à caractère scientifique et culturel » (E.P.C.S.C). Les anciennes facultés disparaissent et sont remplacées par des unités d’enseignement et de recherche (U.E.R). Les grands principes mis en oeuvre par cette loi sont l’autonomie, la participation et la pluridisciplinarité. Les établissements deviennent autonomes. Mais l’enseignement supérieur reste divisé en deux ensembles distincts : d’un côté, les grandes écoles, formant les cadres supérieurs de la nation et dotées de prérogatives importantes ; de l’autre, les universités, « fédérations d’U.E.R. ».

1984 : loi Savary, du 26 janvier 1984 : texte de loi repris dans le Code de l’éducation. Tout en maintenant les grands principes de la loi du 12 novembre 1968, la nouvelle législation se fixe pour objectifs de regrouper universités et grandes écoles dans un même texte et de favoriser une plus grande ouverture de ces établissements sur le monde extérieur. Elle confirme le statut d’établissement public, appelé désormais établissement public à caractère scientifique, culturel et professionnel (E.P.S.C.P.). Plus spécifiquement, les universités regroupent diverses composantes : des instituts ou écoles (comme les IUT), des unités de formation et de recherche (UFR), des départements, laboratoires et centres de recherche.

1989 : circulaire ministérielle du 24 mars 1989 : politique contractuelle liant État et établissements. Cette circulaire a pour objectifs de donner un « nouveau et réel contenu à l’autonomie des universités et de permettre à l’État d’exercer pleinement ses responsabilités d’impulsion et de mise en cohérence ». Elle incite les instances statutaires et l’ensemble de la communauté universitaire à une réflexion sur les objectifs, les orientations et les moyens à mettre en oeuvre dans un projet d’établissement. Ce contrat de développement est quadriennal.

1991 : le gouvernement met en place un schéma d’aménagement et de développement pour les années 2000 (schéma université 2000), qui associe les principales collectivités territoriales à l’État dans des conventions de partenariat. Il s’accompagne d’un plan de financement des constructions universitaires, de réhabilitation de locaux, à échéance 1991-1995, auxquelles les collectivités territoriales participent très substantiellement.

1991 : Les pôles universitaires européens. On en dénombre 11 aujourd’hui :

• Pôle Universitaire Européen de Bordeaux
• Pôle Européen Universitaire et Scientifique de Grenoble
• Pôle Universitaire Européen de Lille Nord Pas de Calais
• Pôle Universitaire de Lyon
• Pôle Universitaire Européen de Montpellier Languedoc Roussillon
• Pôle Universitaire Européen de Lorraine
• Pôle Universitaire Européen (Europôle) de Rennes
• Pôle Universitaire Européen de Strasbourg
• Pôle Universitaire Européen d’Île de France Sud
• Pôle Universitaire Européen de Toulouse
• Pôle Universitaire Européen Normand

Véritables plates-formes de concertation, ces pôles universitaires européens ont pour objectif l’élaboration d’une politique de site. Constitués en Groupement d’Intérêt Public (GIP) ou en association pour certains, ils ont renforcé les liens des universités avec les collectivités locales, les grands organismes de recherche et les partenaires socio-économiques.

Ils ont pour missions :

• la valorisation des sites universitaires ;
• l’amélioration de la qualité de vie et des études pour les étudiants,
enseignants et chercheurs ;
• le développement des échanges ;
• un accroissement de la lisibilité de l’offre de formation et de recherche ;
• la mise en commun des services ;
• la création de réseaux opérationnels d’information et de documentation.

1997 : création pour cinq ans du GIP Agence de Modernisation des Universités et Établissements, devenue le 29 mars 2006 Agence de Mutualisation des Universités et des Établissements d’enseignement supérieur ou de recherche ou de support à l’enseignement supérieur ou à la recherche, dite A.M.U.E. Elle a pour vocation d’oeuvrer par la mutualisation au renforcement de l’identité et de l’autonomie des universités et des établissements. L’agence développe ses activités (produits informatiques, accompagnement, services aux établissements) dans le cadre de cinq grands domaines de gestion :

• le pilotage des établissements
• les finances : NABuCo – GERICO, ASTRE (Paye)…
• les ressources humaines : HARPEGE
• les ressources informatiques et NTIC
• le patrimoine
• la scolarité et vie étudiante (APOGEE)

1998 : début de la construction de l’espace européen de l’enseignement supérieur et de la recherche. La création de cet espace est une initiative intergouvernementale, initiée à la Sorbonne en 1998 par quatre États (France, Allemagne, Grande-Bretagne et Italie), poursuivie à Bologne en 1999, à Prague en 2001, à Berlin en 2003 et à Bergen en 2005. En 2006, vingt-cinq états le composent.

Il vise essentiellement deux objectifs :

• faire du continent européen un vaste espace facilitant la mobilité des étudiants, des enseignants et des chercheurs ;
• rendre cet espace visible et attractif à l’échelle du monde entier.

1999 : loi sur l’innovation. La loi sur l’innovation du 12 juillet 1999 a pour objectif d’organiser et de mettre en oeuvre un transfert de technologie de la recherche publique vers l’économie et la création d’entreprises innovantes, grâce à :

• la mobilité des chercheurs du public vers les entreprises ;
• la collaboration entre les laboratoires de recherche publique et les entreprises ;
• la mise en place d’un cadre fiscal et juridique pour les entreprises innovantes.

Elle permet aux établissements de créer des incubateurs d’entreprises et de mettre en place des Services d’Activités Industrielles et Commerciales (S.A.I.C.) pour la valorisation de la recherche et la fourniture de prestations industrielles aux entreprises.

2000-2006 : Plan U3M (2000-2006) : Université du troisième millénaire. Ce plan fixe les grands axes de développement de notre système d’enseignement supérieur dans le cadre du plan Etat-région. Le plan U3M se situe dans un contexte de stabilité de la démographie étudiante. Il prend en compte la construction de mètres carrés supplémentaires, le développement de la recherche, et d’une manière générale les liaisons entre l’enseignement supérieur, la recherche et l’entreprise.

2002 : Architecture européenne des diplômes : licence – master – doctorat (LMD)

2005 - Des pôles de compétitivité sont créés pour développer une politique industrielle de grande envergure. La constitution de ces pôles est fondée sur des partenariats publics et privés. Le 12 juillet 2005, le comité interministériel de l’aménagement et du développement du territoire (C.I.A.D.T.) a fait bénéficier 67 projets du label Pôle de compétitivité.

2006 - Le Pacte pour la recherche s’appuie sur la loi de programme pour la recherche publiée au journal officiel n° 92 du 19 avril 2006. Il repose sur les 5 principes suivants :

• renforcer les capacités d’orientation stratégique et de définition des priorités de la recherche française ;
• bâtir un système d’évaluation de la recherche unifié, cohérent et transparent ;
• rassembler les énergies et faciliter les coopérations entre les acteurs de la recherche ;
• offrir des carrières scientifiques attractives et évolutives ; intensifier la dynamique d’innovation et tisser des liens plus étroits entre la recherche publique et la recherche privée.

Deux instruments sont au service de ce Pacte :

• les pôles pluridisciplinaires de recherche et d’enseignement supérieur (PRES), sont un outil de mutualisation d’activités et de moyens impliquant des établissements d’enseignement supérieur et organismes de recherche, publics ou privés, relativement proches géographiquement. Ils sont élaborés dans une logique de site visant à renforcer l’efficacité et l’attractivité du système d’enseignement supérieur et de recherche français. Ces PRES compteront obligatoirement parmi leurs membres un E.P.S.C.P.
• La communauté scientifique a la possibilité de créer des réseaux thématiques de recherche avancée (RTRA), avec l’aide financière de l’état.




b) Rappels sur le cadre juridique structurant le rôle des universités entre 1870 et 1968

Dans le prolongement d’un projet de loi élaboré en 1870 par une commission présidée par Guizot, des réformes interviennent dès 1873, et une loi du 12 juillet 1875 proclame la liberté de l’enseignement supérieur, à l’issue de vifs débats opposant le camp laïque, hostile, au camp clérical, prêt à créer aussitôt des facultés catholiques (à Paris dès 1876 ; à Angers, Lille, Lyon en 1875). Mais cette loi va même jusqu’à remettre en cause le monopole de conférer des grades en accordant ce droit aux facultés libres – droit dont elles ne pourront toutefois user avant que la loi du 18 mars 1880 n’abroge cette dérogation.

Les établissements d’enseignement supérieur privés ne peuvent en aucun cas prendre le titre d’université. Les certificats d’études qu’on y juge à propos de décerner aux élèves ne peuvent porter les titres de baccalauréat, de licence ou de doctorat. (Art. L. 731-14). Dans les seize académies qui couvrent le territoire, les facultés, régies par un décret du 25 juillet 1885 leur conférant la personnalité civile et un décret du 28 décembre 1885 définissant les fonctions de leur « doyen », restent sous l’autorité directe du recteur, auprès de qui siège le conseil académique.

C’est la loi du 10 juillet 1896 qui va constituer les universités modernes et leur donner leur statut légal ; les décrets du 21 juillet 1897 fixent leur statut commun. Jusque dans les années 1960, le décret du 21 juillet 1920 détermine leur ressort et leur composition, en favorisant la création des instituts ou écoles d’université ou de faculté. Chaque université – en principe une par académie –, reconnue dorénavant comme une personne morale de droit public, est en effet composée d’un certain nombre d’établissements : tout d’abord, des facultés (droit, médecine, sciences, lettres, pharmacie, théologie à Strasbourg), cellules composantes et intégrées, mais conservant leur personnalité civile, leur autonomie financière, des biens et un budget propres, ainsi que les moyens de les gérer. Et ensuite, la bibliothèque, parfois un observatoire, une école de médecine (quand il n’y a pas de faculté), des instituts, des écoles supérieures, des collèges universitaires. Chaque université, établissement public à caractère administratif, est administrée par un conseil – dit conseil de l’université – de douze à vingt membres, placé, encore à l’époque, sous la présidence du recteur, et composé, dans sa grande majorité, de membres du corps enseignant (les doyens des facultés, deux professeurs élus pour chaque faculté, les directeurs de certaines autres composantes et des personnes extérieures mais intéressées, nommées par le recteur).

Chaque faculté, également établissement public à caractère administratif, est administrée par le conseil de faculté, sous la présidence de son doyen (nommé par le ministre pour une période de trois ans renouvelable, sur la double présentation de l’assemblée de la faculté et du conseil de l’université, qui doit compter deux noms).

Cette organisation institutionnelle va présider aux débuts de « l’explosion universitaire » succédant à « l’explosion scolaire » dans la seconde moitié du XXe siècle : si, de 1929 à 1959, l’effectif global des étudiants est passé de 65 000 à près de 200 000, il triple à nouveau, pour les seules universités, dans les dix années qui suivent, passant à 637 000 en 1970 – alors que le total des étudiants atteint 850 000 par l’effet du développement d’autres établissements d’enseignement supérieur, dont les instituts universitaires de technologie (IUT) nouvellement créés, et, dans les lycées, des sections de techniciens supérieurs (STS) et des classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE).

Outre un effort de construction sans précédent pour assurer l’accueil des effectifs montants, de nombreuses et importantes réformes tendent à faire face à cette crise de croissance, doublée d’une crise de conscience, en améliorant et diversifiant les structures et régimes des études et de la recherche, les filières de formation – en particulier techniques et professionnelles –, les diplômes et titres à accorder ; mais l’institution change peu, mis à part les quelques créations de nouvelles académies (Orléans, Reims, Nantes, Amiens, etc.) entraînant celles d’universités et de facultés, souvent par scissiparité.




c) Rappels sur le cadre juridique structurant le rôle des universités contemporaines depuis 1968

Après la tourmente de mai 1968 et dès l’élection en juin de la nouvelle Assemblée nationale et la nomination à la tête de l’Éducation nationale d’un ministre qu’il a choisi comme imaginatif, Edgar Faure, le énéral de Gaulle, président de la République, lance la grande réforme ressentie comme indispensable par tous.

Rapidement élaboré, le projet intègre certaines des revendications des étudiants et s’inspire des principes de participation, d’autonomie et de pluridisciplinarité. Adoptée à l’unanimité, la loi d’orientation de l’enseignement supérieur qui en résulte, du 12 novembre 1968 (n° 68-978), est mise en application à partir du 1er juin 1969 et sera modifiée plusieurs fois.

Les universités sont dotées d’un nouveau statut : relevant d’une « catégorie d’établissements publics » originale que crée la loi conformément à l’article 34 de la Constitution, celle des « établissements publics à caractère scientifique et culturel » (EPCSC), elles sont administrées par un « président » élu (et non plus, donc, par le recteur de l’académie), cette élection revenant au nouveau « conseil de l’université », lui-même désormais élu par l’ensemble des personnels et des usagers. Quant aux facultés, elles doivent disparaître pour être remplacées par des « unités d’enseignement et de recherche » (UER), qui ne sont plus dotées de la personnalité morale.

Cette loi de 1968, appliquée non sans difficultés et controverses, sera finalement relayée par la loi sur l’enseignement supérieur du 26 janvier 1984 (n° 84-52, dite « loi Savary »), la dernière du siècle, des dispositions transitoires maintenant toutefois la précédente encore partiellement en vigueur, notamment quant aux garanties fondamentales accordées aux professeurs (cf. RLR 420-0). Les universités changent d’appellation statutaire, et deviennent des « établissements publics à caractère scientifique, culturel et professionnel » (EPCSCP) – tout en restant des établissements publics administratifs (cf. § 011).

Ce sont ces dispositions qui constituent aujourd’hui le statut légal des universités. Ce statut a été codifié au sein du Code de l’éducation – Partie législative, annexé à l’ordonnance n° 2000-549 du 15 juin 2000 (JO du 22 juin 2000). Il fonde les dispositions de caractère réglementaire qui s’y appliquent, et qui ont commencé à être codifiées (cf. Code de l’éducation commenté par Henri Peretti, Berger-Levrault, 2004).

Plus récemment encore, le Code de la recherche – Partie législative, annexée à l’ordonnance n° 2004-545 du 11 juin 2004 (JO du 16 juin 2004) a souligné l’importance des établissements publics d’enseignement supérieur, et en particulier des EPCSCP, dans la recherche – et réciproquement.




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Notes



(1) Leçon inaugurale au Collège de France, prononcée le 15 janvier 2004 sur le thème Tradition et progrès, la mission de l’université.

(2) Pour comprendre ce besoin de décentralisation, il faut revenir à ce qu’était la situation de l’université d’avant 68. Sans entrer dans une étude qui dépasse le champ ici imparti, on peut dire que l’université d’avant mai 68 était effectivement marquée par un certain nombre de maux, d’ailleurs identifiés par plusieurs universitaires bien avant l’explosion de mai 68. Ainsi Georges Gusdorf écrivait-il dès 1964 dans L’université en question : « les Français n’ont pas le sens universitaire… Si l’on considère la situation de près, il est clair que la situation des universités en France est peu enviable. Explosion des effectifs, perte du sens de l’autorité, sclérose institutionnelle, désintérêt voire mépris des universitaires par les politiques, tous les ingrédients sont réunis pour que l’université française explose à un moment ou à un autre ». Il remarquait qu’« il n’y a pas en France d’équivalent de Cambridge, un lieu hors du monde, un peu utopique, rempli de bâtiments admirables, où les anciens étudiants retournent volontiers, même dans leur âge mûr. Dans notre pays, on confond enseignement supérieur et université. L’architecture universitaire contemporaine est strictement utilitaire. Il ne saurait pourtant y avoir d’université sans utopie. » Soulignant la singularité de l’université comme instance théologale productrice de sens, il ajoutait : « L’Université n’est pas une usine ; l’Enseignement Supérieur ne peut être assimilé à une industrie nationalisée. » L’Université en question, Paris, Payot, 1964, p. 119. De manière plus générale, on peut dire que l’université était l’un des rares corps que De Gaulle s’était toujours refusé à réformer en profondeur. Pour des raisons à la fois stratégiques (besoin de ne pas remettre en cause l’un des bastions du parti communiste et de ne pas bousculer l’imperium communiste dans l’université, à une époque où le soutien tacite du parti communiste lui était par ailleurs indispensable pour asseoir sa politique d’indépendance vis-à-vis des États-Unis et maintenir contre les prétentions supranationales le pacte tacite de 1944) et tactiques (volonté de concentrer d’abord et avant tout l’effort sur l’économie et l’industrialisation à marche forcée du pays – d’où le soutien aux grandes écoles, dont le nombre aussi bien que les effectifs commencent dès cette époque à croître de manière importante).
Cette absence de réforme a largement contribué à la détérioration de l’université. Sa structure, sous l’effet de la massification rampante et surtout de l’irruption médiatique, avait déjà commencé, bien avant 68, à perdre sa cohérence et son unité, en même temps que le sens de ses missions profondes. Pays classique du centralisme bureaucratique, la France a longtemps appliqué à l’enseignement un modèle relativement uniforme d’administration scolaire. Ce moule, s’il a favorisé la généralisation d’un enseignement primaire de base dès la fin du XIXe siècle, s’est trouvé confronté à des difficultés de gestion et de politique éducative, au fur et à mesure de la massification des effectifs dans l’enseignement secondaire et supérieur dans la seconde moitié du XXe siècle. Ordres venus du haut, réglementations tatillonnes des bureaux, nominations ministérielles des universitaires ont gêné ou empêché l’engagement et l’initiative des enseignants, entravé les aménagements plus libres des horaires et des programmes, gelé la vie intellectuelle, civique, sociale, culturelle des élèves et des étudiants. Cependant, ’université centralisée napoléonienne, qui enveloppait toute l’école, ne dépendait pas directement du pouvoir étatique mais se définissait comme une corporation administrée par les siens et protégée des ingérences étrangères, qu’elles soient religieuses, économiques ou politiques. Mettre fin à cette emprise de la hiérarchie centrale sur la vie scolaire et universitaire, ou la limiter, est une ambition qui ne date pas d’aujourd’hui et qui trouve ses justifications dans une large palette idéologique. Mais l’aspiration à plus de liberté s’est surtout manifestée à partir de Mai 68 – aspiration qui renvoyait aussi bien à la tradition humaniste de la liberté de l’esprit et de la responsabilité et dignité des intellectuels, qu’à l’engagement des enseignants dans les transformations pédagogiques. C’est cette aspiration qui a poussé à l’autonomie accrue des établissements à l’automne 1968. Jules Vuillemin, dans un pamphlet intitulé Rebâtir l’Université, en a donné les raisons : « Tête énorme, corps exsangue; désert des provinces, surpopulation au centre ; tutelle de Paris, de l’administration, des finances sur des maîtres qu’on privait de leurs responsabilités naturelles et qu’on décourageait d’entreprendre. Voilà ce qu’il en était. » (Jules Vuillemin, Rebâtir l’Université, Fayard, 1968, p.40). Le Colloque d’Amiens, en mars 1968, témoigne de ces mises en cause du centralisme, avant même le « mouvement » de Mai.

(3) Le terme générique de décentralisation a un double sens : la délégation de pouvoirs aux collectivités locales correspond à la notion de « décentralisation » au sens strict du terme. Elle se distingue du transfert du pouvoir de décision à un niveau subordonné de la chaîne administrative, notion qui renvoie à celle de « déconcentration ».

(4) La pluridisciplinarité (ou multidisciplinarité), selon une conception de premier niveau, consiste à aborder un objet d’étude selon les différents points de vue de la « juxtaposition » de regards spécialisés. Il s’agit ainsi de faire coexister (que ce soit consciemment ou non) le travail de plusieurs disciplines à un même objet / sujet d’étude. L’objectif de la pluridisciplinarité est ainsi d’utiliser la complémentarité intrinsèque des disciplines pour la résolution d’un problème. Toutefois cette conception plurale ne suppose pas et ne mène que rarement à une rencontre des approches pouvant provoquer la modification réciproque des travaux disciplinaires. Ainsi selon une conception de deuxième niveau, il s’agit de faire usage de cette juxtaposition de disciplines sans mettre en évidence les liens nécessaires qui en fondent l’objectif. Une des conséquences directes de ces discours étanches entre eux, voire concurrents, est le morcellement de l’objet d’étude. Cette approche s’oppose à celles de la « transdisciplinarité » (étude d’un même sujet par entrecroisement des disciplines) et de l’« interdisciplinarité » (où les disciplines, plus que de communiquer entre elles, interagissent en se modifiant les unes les autres, contribuant par là même à effacer les frontières et barrières entre des disciplines aux limites par ailleurs souvent déjà très floues).
Ces concepts, qui renvoient tous à la crise du savoir et de l’unité disciplinaire au lendemain du second conflit mondial, ont d’ailleurs leur histoire. Ainsi du concept d’interdisciplinarité qui, au départ synonyme de pluridisciplinarité, en est progressivement venu à se dissocier nettement de ce dernier concept. Apparu à la fin des années 40, lors des recherches sur l’intelligence artificielle, le terme d’« interdisciplinarité » a été usité, durant les deux décennies suivantes, pour désigner des pratiques de voisinage d’approches disciplinaires, appliquées à des problèmes d’une certaine complexité, de type environnemental ou cognitif, par exemple. Mais l’interdisciplinarité séduisait aussi ceux qui étudiaient les fondements culturels de l’éducation, particulièrement dans une perspective holistique ou intégrale. Enfin, le terme d’« interdisciplinarité » qualifiait des recherches et des pratiques de juxtaposition de disciplines, telles que l’électrochimie, la sociologie de l’art ou la psychologie économique.

(5) Le mandarinat universitaire d’avant 68 présentait, sans conteste, un certain nombre de défauts potentiels – quel système politique ou organisationnel en est-il exempt ? – mais il avait l’immense mérite, entre autres choses, d’affranchir l’ordre universitaire de l’intrusion permanente et de la tutelle quotidienne – et souvent oppressante – du politique. Il offrait aux chercheurs un ordre hiérarchique propre, constitué de règles internes fortes et, pour l’essentiel, respectées de tous. Il leur garantissait, entre autres, un déroulement de carrière clair, fondé sur le mérite et la reconnaissance du talent. Face aux pressions financières et mercantiles, aux tentatives d’entrisme ou de noyautage idéologique, aux essais récurrents d’intrusion du politique, il opposait – dans une mesure certes parfois relative, mais souvent bien réelle – la voix souveraine de l’institution (« le jury est souverain » était la réponse sans discussion possible que les universitaires pouvaient à tout moment opposer aux groupes de pression extérieurs, qui, appuyant des logiques communautaristes ou des revendications individuelles, prétendaient contester les décisions prises par l’institution ou imposer à l’intérieur de celle-ci leurs intérêts particuliers).

(6) Même la très consensuelle conférence des présidents d’université, dressant un bilan récapitulatif des évolutions récentes, reconnaît combien la loi Edgar Faure a eu de ce point de vue un rôle inhibant pour la liberté des chercheurs. Reconnaissant que la loi Faure a « montré des faiblesses » – doux euphémisme – elle en dresse une liste partielle, citant : « une lourdeur administrative incontestable (qui s’est traduite par une inefficacité du système et par une dépense non nécessaire de moyens physiques), une faible lisibilité du système, une faible visibilité et une attractivité limitée du dispositif mis en place. Sur ce dernier point, il suffit pour se convaincre des efforts à accomplir d’observer l’impressionnante rapidité d’évolution des systèmes universitaires des autres pays européens tels que les pays scandinaves ou les pays de l’Est. Un voyage en Pologne, en Finlande ou en Suède suffit à prouver les lacunes françaises. » Quelle stratégie de communication dans le contexte de l’application de la loi LRU dans les universités ?, Synthèse réalisée par Agnès Poussin, chargée de communication institutionnelle de Paris IV, p. 3.

(7) Brighelli, qui pourfend volontiers l’idéologie « pédagogiste », appartient lui-même à une gauche laïciste intolérante et sectaire (note de SOS Education).

(8) Cf. Jean-Paul Brighelli, blog du 23 mars 2008. « 1968, souvenir que me veux-tu ? », texte disponible sur bonnetdane.midiblogs.com/archive/2008/03/23/1968.html

(9) Aujourd’hui, l’avancement des chercheurs se fait essentiellement sur ce que l’on appelle des critères bibliométriques. Plus un chercheur publie, plus il est cité, plus il a de chances de voir son avancement favorisé et (dans les pays non astreints à une logique de fonctionnarisation et de corps comme la France) sa rémunération augmentée. C’est ce qu’on appelle la logique du publish or perish, aujourd’hui quasi universellement dominante dans le système international de recherche.
Conséquence : les chercheurs qui veulent faire carrière se retrouvent prisonniers d’une logique comptable qui les pousse, pour être reconnus, à multiplier les signes de visibilité. Une pression de plus en plus forte s’exerce sur eux, qui les conduit à se multiplier en colloques, manifestations, séminaires d’un niveau souvent très moyen et dont la contribution au débat scientifique est souvent des plus douteuses. Ce système est directement lié à l’entrée dans un système d’évaluation de la recherche construit sur des bases essentiellement quantitatives. Exiger d’un chercheur qu’il soit cité dans des revues à fort facteur d’impact est un acte institutionnel désormais courant, pour ne pas dire obligatoire, supposé garantir d’une part un avancement individuel plus rapide au chercheur lui-même, et d’autre part la consolidation des arguments de demandes de subventions pour son équipe. Ce système, qui semble présenter extérieurement un certain nombre d’avantages (obligation de divulguer ses travaux, valorisation du chercheur productif, accélération apparente du processus de diffusion des connaissances) recèle en réalité un nombre très important d’inconvénients. Pire, il donne aujourd’hui lieu à un certain nombre de dérives – pour certaines largement relayées par la presse – qui vont parfois jusqu’à la dénaturation pure et simple de la science et de la pratique scientifique. Écrasées par la masse d’information à gérer (croissance exponentielle du nombre d’articles soumis à comité de lecture pour publication) et le nombre de chercheurs à évaluer (en croissance constante à l’échelle du globe depuis les années 1930, selon un processus qui paraît indissociable du processus d’industrialisation et de spécialisation à tout crin qui caractérise en propre les économies capitalistes post-modernes, mais qui marque aussi la tendance naturelle des administrations et autres structures étatiques à s’étendre et à se reproduire pour elles-mêmes, sans limite, dès lors que n’apparaît pas une contrainte forte – guerre, crise budgétaire, faillite économique - et qu’un recentrage ferme sur leur vocation propre ne leur est pas imposé), les instances d’évaluation ont en effet de plus en plus tendance à privilégier la méthode bibliométrique fondée sur le recensement statistique rapide des citations. L’aisance et la célérité avec laquelle ce procédé s’exécute le font de plus en plus préférer à l’examen approfondi des contenus, pénalisant sur la durée et nécessitant la constitution de comités de lecture ad hoc. S’il est vrai que rapide ne signifie pas hâtif ou expéditif (le premier qualificatif recouvre objectivement la notion de durée ; les deux autres peuvent être interprétés comme des procès d’intention) il n’en reste pas moins que cette méthode privilégie par essence la quantité au détriment de la qualité, engageant les chercheurs à produire toujours plus sans qu’il y ait le plus souvent derrière cette injonction la promesse d’une quelconque originalité et a fortiori d’une quelconque fécondité.

(10) Sur 30 présidents de la CPU, 26 sont à gauche, membres du parti socialiste ou d’obédiences affiliées. Même la très conservatrice université de Paris 4, temple de la résistance anti-soixante-huitarde au temps de Ferdinand Alquié et de Raymond Paulin, a basculé à gauche avec l’élection récente à la présidence du professeur Molinié.
De manière plus emblématique encore, dans nombre d’élections étudiantes, le choix se limite à trois ou quatre listes, toutes plus ou moins marquées à gauche ou à l’extrême gauche, et les campagnes électorales à des batailles – souvent pichrocholines – entre groupuscules trotskistes et anarchistes. Dans un certain nombre d’universités, les groupes les plus représentés, non seulement au conseil supérieur de la vie étudiante (CEVU), mais aussi au conseil d’administration (CA), sont la LCR, la CNT et les altermondialistes, tous groupes qui, une fois rassemblés, font à peine 7% aux élections présidentielles. Cette politique d’accaparement renvoie en réalité aux sources même du trotskisme français. Elle est d’autant plus difficile à mesurer que la plupart du temps et par essence, les trotskistes ne dévoilent pas leur identité et avancent masqués.


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04/12/09

4 - Jacques Bichot - La vraie question scolaire

L’Arène et le Théâtre
Scène 30





Bonjour à Tous.

Votre Ménestrel adoré poursuit la publication des textes de SOS Education et de l’IRIE.
Ce troisième article, après ceux de Redeker et Mattei, est un peu plus technique et est une critique d’un livre d’Eric Maurin, La Nouvelle question scolaire, par Jacques Bichot.



La vraie question scolaire

Par Jacques Bichot
Economiste, professeur à l’université de Lyon 3




Résumé:


Économiste et sociologue, directeur de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales, Éric Maurin a publié, en septembre 2007, « La Nouvelle question scolaire », livre qui fit grand bruit dans le Landerneau des spécialistes de l’éducation. Son auteur veut démontrer que les résultats obtenus par l’Éducation nationale sont satisfaisants et préconise de poursuivre sur la même voie en appliquant à l’enseignement supérieur la massification qui a donné de si beaux résultats dans le secondaire. A cette fin, il tente de disqualifier ses adversaires en leur faisant des procès d’intention et manipule à sa guise les statistiques. Son ouvrage, dont la presse a largement répercuté les présupposés et les conclusions, a fait référence – et illusion – jusqu’à ce que Jacques Bichot, lui-même professeur d’économie à l’université de Lyon 3, s’intéresse aux méthodes d’Éric Maurin. Il pointe ici les défauts d’un ouvrage dont les prétentions scientifiques dissimulent – mal ! – les véritables objectifs, essentiellement idéologiques.





Introduction


L’ouvrage d’Éric Maurin, La nouvelle question scolaire, a fait grand bruit. Son auteur y préconise de « passer d’une logique où l’entrée dans l’enseignement supérieur est réservée à une petite élite sélectionnée dans le primaire et le secondaire, à une logique où le plus grand nombre atteint le supérieur et où c’est au sein de ce dernier cycle que se diversifient les trajectoires en fonction des ambitions et des capacités de chacun » (p. 232). Cette évolution, qui s’est déjà largement produite au cours du dernier demi-siècle, devrait donc, selon lui, être poursuivie.

Un tel projet suscite naturellement beaucoup d’intérêt à l’Éducation nationale, puisqu’il est synonyme d’effectifs scolarisés et de moyens en accroissement continu. Pourtant, nous pensons qu’il fait fausse route.

L’orientation générale du livre n’est pas convaincante. Elle fait penser à la démarche des gouvernants qui, constatant que leur politique n’a pas eu les effets escomptés, disent : « C’est parce que nous n’y avons pas consacré assez de moyens ; redoublons d’efforts dans la même direction… » L’obligation scolaire jusqu’à un âge avancé, par exemple, est-elle la réponse au problème de l’illettrisme ? Le collège unique et le bac pour 80 % de chaque classe d’âge sont-ils à même de fournir aux enfants issus de milieux modestes ou défavorisés une chance d’accès aux études supérieures comparable à celle dont bénéficient les enfants d’enseignants, de médecins ou de cadres supérieurs ?

Lorsque Éric Maurin répond par l’affirmative, nous ne le suivons pas.

Une lecture attentive de La nouvelle question scolaire montre que ce livre n’apporte pas d’arguments vraiment solides à l’appui de ses thèses. La majeure partie en est consacrée à l’attaque de positions largement imaginaires tenues par un ennemi mythique, et cette attaque est trop souvent menée à l’aide de considérations pseudo-scientifiques qui déçoivent sous la plume d’un chercheur visiblement capable de mieux faire.



1 - L’idéal démocratique menacé ?

Éric Maurin estime que l’idéal démocratique, en France, serait menacé, dans le domaine scolaire et universitaire, par un nouvel « aristocratisme » (p. 7). A le lire, on croirait que de nombreuses personnes, en France, souhaitent réserver les enseignements de bon niveau aux enfants issus de la bourgeoisie. L’ennemi serait également incarné par de «nouveaux malthusiens » (p. 8), qui seraient sceptiques « sur la réalité des débouchés offerts à la sortie de l’école », et préféreraient de ce fait ne pas accroître le nombre des diplômés. Ils craindraient la « dévalorisation des diplômes », au sens où des titres de niveau de plus en plus élevé ne permettraient plus d’accéder qu’à des responsabilités et à des rémunérations de plus en plus modestes, en raison d’un excès de l’offre de travail qualifié sur la demande.

Nous répondons :

S’il existe quelques spécimens d’élitistes et de malthusiens scolaires, au sens où l’entend Éric Maurin, ils représentent en France une minorité tout à fait négligeable de la population. En fait, l’image caricaturale qu’en trace Éric Maurin sert à discréditer les points de vue de très nombreux citoyens qui ont conscience de l’existence en France d’une très grande diversité de talents et pour lesquels la question des débouchés des formations n’est pas anodine. Ceux qui pensent qu’« il faudrait avoir le courage de reconnaître qu’en dépit de nos généreuses convictions, tous les enfants ne sont pas égaux devant la connaissance et les apprentissages » (p. 7), sont ainsi jugés et condamnés pour aristocratisme incompatible avec la démocratie. Ceux qui jugent préférable de ne pas « faire miroiter aux yeux d’un trop grand nombre des horizons que peu atteindront, faute de places disponibles » (p. 9), sont convaincus de malthusianisme, par analogie avec l’idée fausse, prêchée par le célèbre pasteur anglican, que le nombre de places au « banquet de nature » est limité. Pourtant, l’immense majorité de ceux qui mettent en garde contre le côté « miroir aux alouettes » de certaines formations (que celles-ci relèvent de l’enseignement primaire, secondaire ou supérieur) ne prétendent pas que les débouchés font globalement défaut ; ils remarquent simplement qu’on ne résoudra pas le problème du chômage en diminuant la sélectivité des études de psychologie ou de physique quantique, quand on manque de plombiers ou d’installateurs de panneaux solaires.



2 - La diversité à la portion congrue

Éric Maurin écrit que « les emplois de demain exigeront plus de qualifications » et que, par conséquent, « nous ne pouvons plus (…) nous contenter de viser l’excellence pour quelques-uns, de sélectionner de petites élites et d’abandonner les autres à leur fragilité » (p. 11-12).

Nous répondons :

A part quelques dinosaures, tout le monde souscrit à de tels propos. Qui ne souhaite l’excellence pour le plus grand nombre possible ? Ce serait bon pour l’économie, pour le plein emploi et l’accroissement du niveau de vie ; en outre, le premier bénéfice de l’excellence est l’accomplissement et l’épanouissement personnel, par le déploiement des potentialités que chacun porte en lui. Mais cette ambition serait vouée à l’échec si le programme d’excellence était le même pour tous. Dans notre société du XXIe siècle, il existe des centaines de milliers de spécialisations différentes. Une infirmière de bloc opératoire n’a pas à se comparer à sa collègue qui officie en gériatrie, ni à celle qui administre des soins palliatifs, ni à celle qui va de maison en appartement faire des piqûres et des pansements : chacune peut viser l’excellence dans sa spécialité, sans avoir à craindre que l’excellence des autres lui porte ombrage, puisque les spécialités sont complémentaires et non concurrentes.

Cette diversité, Éric Maurin ne la nie pas, mais il la cantonne. Ainsi admet-il qu’au sein de l’enseignement supérieur « se diversifient les trajectoires en fonction des ambitions et des capacités de chacun » (p. 232), mais à la condition que cette diversification s’effectue le plus tard possible : « Le degré de spécialisation actuel des premiers cycles » y est jugé « totalement absurde au regard des publics qui objectivement les fréquentent » ; et la solution préconisée est de « faire des premiers cycles des moments d’orientation pluridisciplinaire (plutôt que des moments de primo-spécialisation) » (p. 257).

Ainsi, notre auteur :

– commence par faire, à grand renfort de subtilités statistiques – pas toujours correctes sur le plan scientifique – l’éloge du collège unique, c’està- dire du refus de l’orientation et de la diversité des trajectoires de formation au sortir de l’école primaire et durant les quatre premières années du secondaire (première partie, pp. 21 à 124) ;

– enfonce le clou en se réjouissant hautement de « la quasi-suppression de l’orientation précoce vers l’apprentissage en fin de cinquième » (p. 133) ;

– applaudit au renchérissement du coût de la scolarité secondaire, « passée de 4 500 euros environ à plus de 6 900 euros par an » entre 1987 et 1993 (p. 134), au moment où « les effectifs de bacheliers bondissent de 300 000 à près de 500 000 » (p. 133), ce qui ouvre les portes de l’enseignement supérieur à quantité de jeunes poussés à grands frais vers des
études qui, dans une proportion assez importante des cas, sont décalées par rapport à leurs talents ;

– n’a pas un mot pour regretter que certaines aptitudes, particulièrement utiles pour exercer des professions où les travailleurs font cruellement défaut (1), ne soient pas développées dans notre système de formation initiale ;

– et conclut en proposant d’éviter la spécialisation au niveau du premier cycle universitaire, repoussant ainsi de quelques années supplémentaires l’orientation professionnelle de jeunes dont il souhaite par ailleurs qu’ils représentent 80 % de chaque classe d’âge.

Nous répondons :

Autrement dit, au moment même où l’on prend conscience de l’utilité de la bio-diversité, Éric Maurin préconise l’allongement indéfini des troncs communs à l’intérieur desquels tous les élèves ou étudiants suivraient des cursus à peu de choses près identiques.

Autant il est bon qu’enfants et adolescents soient mis en face d’exigences robustes sur lesquelles parents et enseignants n’ont pas à transiger, parce que chacun doit être confronté dans son jeune âge à l’existence de normes et de devoirs qui s’imposent à lui, autant il est nécessaire que chacun puisse choisir, en fonction de ses aptitudes, de ses goûts, de la situation dans laquelle il se trouve, les voies dans lesquelles il désire approfondir ses connaissances et où il souhaite trouver son chemin d’excellence.

Les économistes l’ont bien compris : le propre de l’homme est de faire des choix sous contraintes. L’enfant doit comprendre qu’il n’est pas tout-puissant, qu’il lui faut se conformer à des règles et obéir à certaines personnes (sinon il deviendra odieux et malheureux du fait de son égocentrisme tyrannique) ; mais il doit aussi acquérir une capacité d’autodétermination. Et cet apprentissage de la liberté n’a pas grand chose à voir avec l’élevage des poulets en batterie qui est – on me pardonnera de forcer le trait – le modèle qui inspire les partisans de l’uniformisation scolaire, injustement rebaptisée par eux « démocratisation ». Il est inséparable de la diversité, espace de rencontre de la liberté
et de la nécessité.

En un mot, pour avoir son identité propre, un être humain doit se différencier de ses semblables. Et il se trouve que la société humaine s’est structurée au cours des millénaires d’une façon qui requiert en son sein une diversité de plus en plus grande.

A l’instar d’Edgar Morin (2), il nous faut penser cette complexité. Penser cette complexité, c’est-à-dire comprendre la prodigieuse diversité qui constitue l’espèce humaine. Cela conduit à ne pas nous révolter bêtement contre le fait que nous ne soyons pas identiques à la naissance, et que des environnements familiaux et sociaux différents, des interactions spécifiques, une histoire particulière, joints à des milliers de décisions personnelles, puissent déboucher sur des spécialisations bien avant la fin de la scolarité obligatoire. Mozart n’a pas attendu 16 ans pour se consacrer à la composition d’œuvres musicales ! Certains peuvent trouver leur bonheur et leur utilité sociale en se préparant dès leur jeune âge à être boucher ou cuisinier, informaticien ou comptable, pilote d’avion, commerçant ou apiculteur : en quoi cela serait-il mauvais ?



3 - Une conception unidimensionnelle de l’espace humain

Cette sous-estimation de la diversité qui imprègne le livre sous revue est directement liée à ce qui nous paraît être une limite gênante dans nombre de raisonnements de son auteur : sa conception trop volontiers linéaire, scalaire (3), unidimensionnelle des phénomènes étudiés, même lorsque ceux-ci constituent à l’évidence une réalité vectorielle, multidimensionnelle.

Cette même tendance à se contenter d’un modèle scalaire se laissait déjà observer dans un précédent ouvrage d’Éric Maurin, le Ghetto français (4). Dans cet ouvrage, l’auteur utilise une représentation unidimensionnelle de la division de la société en classes ou catégories sociales, comme si celles-ci pouvaient être alignées sur une échelle, du plus bas échelon jusqu’au plus haut. Ainsi toutes les catégories sont-elles supposées avoir une place dans une hiérarchie, ce qu’en mathématiques on appelle une relation d’ordre total (5) : deux catégories sont toujours comparables, l’une étant supérieure ou inférieure à l’autre. Des indicateurs numériques comme le revenu monétaire ou la durée des études réalisées jouent dans un tel classement un rôle déterminant, parce qu’ils sont commodes à utiliser, pratiques pour réaliser des statistiques. Mais il ne faut pas abuser de telles simplifications.

Un abus de ce type s’observe malheureusement dans l’ouvrage sous revue. Les compétences, notamment, y sont implicitement rangées sur une échelle, des plus basses aux plus élevées, en utilisant comme critères le diplôme obtenu et le nombre d’années consacrées aux études. Dans cette perspective, il n’existerait quasiment qu’un seul moyen pour augmenter la qualification, celle d’un jeune en particulier ou celle de la jeunesse dans son ensemble : allonger la durée (individuelle ou moyenne) de la scolarité.

Éric Maurin compare :
Le chapitre VIII consacré à « l’avenir des hautes qualifications » est typique de cette réduction de la notion de qualification à la nature du diplôme obtenu ou à la longueur des études suivies. S’agit-il d’étudier « le coût du travail qualifié » ? Éric Maurin compare immédiatement « le coût d’un emploi occupé par un homme diplômé du supérieur » à celui d’un « homme sans diplôme » (p. 196). Quand il est question de la « permanence du chômage des personnes les moins qualifiées » (p. 197), il s’agit concrètement de celles des personnes les moins diplômées.

Nous répondons :

Parler de « la qualification » comme s’il s’agissait d’une quantité ne permet pas de raisonner convenablement dans une économie hautement diversifiée. Si une maison de vins a besoin d’un oenologue, elle ne va pas embaucher un informaticien, et vice-versa. La qualification, comme son nom l’indique, est qualitative : celle d’un chauffeur-livreur ne se compare pas avec celle d’un concepteur de produits dérivés ou structurés (6) ; elle requiert moins d’études mathématiques, mais plus d’apprentissage sur le tas, ce learning by doing qui est l’un des grands absents de l’ouvrage sous revue.

La première de ces qualifications est moins rémunératrice que la seconde ; mais son utilité sociale est-elle moindre ? Sans chauffeurs-livreurs, notre économie serait paralysée. A l’inverse, nos ingénieurs sont-ils toujours utiles ou bien employés ? Nombre d’analystes et d’observateurs considèrent – et peut-être n’ont-ils pas tort – que le monde irait mieux si les ingénieurs et autres analystes financiers que les institutions financières emploient à concevoir des « produits structurés » étaient plutôt employés à inventer et à mettre au
point des modes de production alternatifs ou moins énergivores, voire à faire des cocottes en papier : l’économie mondiale subirait moins de soubresauts, et des centaines de milliers de ménages modestes n’auraient pas perdu leur chemise dans des aventures immobilières abracadabrantes. Il ne faut donc pas confondre, comme a tendance à le faire l’ouvrage sous revue, la qualification et l’utilité sociale.

Tout cela montre que, sauf exception, ceux pour qui la prolongation des études ne constitue pas la panacée universelle ne sont pas, comme voudrait le faire croire Éric Maurin, des conservateurs attachés aux privilèges d’une élite héréditaire ; il s’agit plutôt de personnes conscientes de la diversité des hommes, des qualifications et des problèmes, et qui attachent une réelle importance au learning by doing.




4 - Une conception discutable de la démocratisation de l’enseignement

Éric Maurin tente de démontrer :

Le chapitre V est consacré à démontrer que « l’expansion scolaire » est un excellent moyen de lutter contre le chômage.

Nous répondons :

Là encore, l’évolution dont il s’agit est essentiellement quantitative : prolongation de la durée moyenne des études. Or, il importe aussi de se demander : à supposer que l’on ait obtenu des résultats plutôt positifs, sans trop se soucier de la qualité de l’enseignement dispensé, de son adéquation à ses différents publics et aux besoins de notre société et de notre économie, en augmentant la durée moyenne passée par nos jeunes sur les bancs des établissements scolaires et universitaires, n’obtiendrait-on pas des résultats encore meilleurs en s’attelant sérieusement aux réformes qui viseraient l’excellence pour tous, sur des sujets variés, en fonction des aptitudes et des motivations de chacun et des réalités du monde qui nous entoure ? Telle ne serait-elle pas la vraie question scolaire et universitaire ?

Concrètement, cela signifie que l’apprentissage de la plomberie ou des soins aux personnes âgées pourrait bien avoir autant d’importance, de subtilité et de noblesse que celui de la rédaction des rapports administratifs ou de la finance de marché. Notre économie n’est pas scalaire (une seule dimension, une seule qualité, un seul critère d’excellence), mais multidimensionnelle ; plutôt que de reconduire les schémas en place et de s’appuyer sur une prétendue unidimensionalité du savoir, notre société et notre système de formation initiale n’auraient-ils pas intérêt à prendre acte de cette multidimensionnalité pour mieux l’assumer et la prendre en charge ?

Telle n’est pas la voie suivie par le livre sous revue. Pour son auteur, la démocratisation de l’enseignement, au niveau du secondaire, consiste au contraire à faire accéder les enfants – tous les enfants – issus des classes moyennes et modestes à un modèle de formation tout à la fois unique et général, celui-là même qui théoriquement est censé leur donner le droit de faire partie de l’élite.

Ce que craignent nombre d’analystes de la question scolaire, c’est qu’une inflation scolaire, fût-elle appelée « démocratisation » par ceux qui en font la promotion, fasse de notre économie et de notre société une sorte d’« armée mexicaine » – mes amis mexicains voudront bien me pardonner cette comparaison – avec beaucoup de mouches du coche revêtues de titres ronflants, et un déficit considérable de travailleurs capables de mettre la main à la pâte ou dans le cambouis.

Ces personnes savent que la prolifération des organes administratifs et des fonctions de surveillance et d’audit, qui justifie l’emploi de nombreux bac + 3 et bac + 5, ne vaut rien pour ce qui est de construire des logements ou d’entretenir des routes, de soigner les malades ou de rééduquer les délinquants, et plus généralement de produire les biens et services utiles à la population. Or, n’en déplaise à Éric Maurin, ces personnes désireuses que l’économie française échappe au syndrome de l’armée sud-américaine, et opposées pour cette raison à l’expansionnisme scolaire indéfini qu’il préconise, ne sont remplies ni d’amertume ni de nostalgie : elles s’efforcent simplement de raisonner avec bon sens et souci du bien commun.

Dans une conception multidimensionnelle de la société, la démocratisation est autre chose : il s’agit que le fils d’ouvrier et la fille de cadre supérieur puissent l’un comme l’autre devenir aussi bien un bon ébéniste qu’un chercheur de talent, un vendeur connaissant son métier qu’un ouvrier qualifié ou un manager compétent, un trader performant qu’un haut fonctionnaire efficace, un professeur de langues bon pédagogue qu’un maraîcher ayant « la main verte », chacun selon ses dispositions, ses aptitudes et les opportunités qui se présentent. « Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens » : la sagesse populaire a fort bien exprimé, dans un adage bref mais éclairant, ce qui devrait constituer l’essence même de la démocratisation, à savoir l’abolition de tout système de caste, de toute fausse hiérarchie entre des fonctions complémentaires également utiles à la société.

La tentation scalaire est d’autant plus forte pour ceux qui travaillent sur les inégalités sociales que la société française a une certaine tendance très nette à s’organiser sur un mode pyramidal, selon une hiérarchie verticale extrêmement linéaire. Le ghetto français en fournit un exemple : cet ouvrage montre que la ségrégation territoriale découle notamment de ce que les membres de chaque segment social ou de chaque classe sociale de notre société veulent habiter entre eux, à l’écart de ceux qu’ils estiment être socialement inférieurs. Le phénomène est d’autant plus marquant qu’il s’observe à tous les échelons de la société, des oligarchies financières les plus aisées aux salariés les plus modestes. En France, chacun se sent, se pense et se définit simultanément comme supérieur, inférieur ou égal aux autres. Les différences entre individus ou entre classes sociales sont, de ce fait, spontanément vécues comme des motifs de classement hiérarchique. L’idée que le plombier puisse tout simplement ne pas être comparable à l’instituteur, à l’infirmière ou au géomètre est, dans l’ensemble, étrangère à la société française.

La réduction scalaire des différences professionnelles, culturelles et sociales qui imprègnent la société rejaillit inévitablement sur les réformateurs. Éric Maurin, à notre avis, en est victime. C’est pourquoi il voudrait que tous les enfants et adolescents suivent les mêmes études. Il est difficile pour nombre de Français de concevoir qu’un baccalauréat professionnel puisse être, non pas inférieur, mais tout simplement non comparable à un baccalauréat général. Et il leur est plus difficile encore de ne pas établir de hiérarchie entre les différentes séries du baccalauréat général. N’est-ce pas pourtant de la sortie conceptuelle de la relation d’ordre total que dépend la vraie démocratisation ?




5 - La théorie du complot

Éric Maurin défend :

Le chapitre V, ayant pour titre « l’expansion scolaire contre le chômage », consacre les 4 pages de sa dernière section au thème « Démocratisation et égalisation des destins ». Il s’agit de réfuter « l’un des reproches les plus récurrents adressés à la démocratisation scolaire », qui est « qu’elle produirait l’inverse de ce pour quoi elle a été conçue, à savoir un accroissement des inégalités de destin entre enfants de différents milieux sociaux » (p. 153).

Nous répondons :

Passons sur la qualité de la rédaction : prise littéralement, la proposition citée signifie que la démocratisation scolaire aurait été conçue pour accroître les inégalités, ce qui est évidemment aux antipodes de la pensée de l’auteur. Attachons-nous au fond de l’argumentation, qui vise à discréditer l’application à la « démocratisation scolaire » (au sens très discutable que l’ouvrage sous revue confère à cette expression) de l’analyse des effets pervers (7), au prétexte que ceux qui veulent l’appliquer y auraient intérêt.

On lit dans le livre sous revue : « La rhétorique des effets pervers est, on le sait, typique des milieux conservateurs : elle fustige volontiers la démocratisation et ses ‘bons sentiments’ » (p. 153). Le concept d’effet pervers (8), qui a donné lieu à une abondante littérature en économie, en sociologie politique et en politologie, est ainsi balayé d’un revers de main : puisque les conservateurs s’y réfèrent, ce ne peut être que par intérêt de classe, et non par rigueur scientifique. L’historien Antoine Prost, qui a diagnostiqué après-coup un effet pervers dans les réformes chères à Éric Maurin, alors qu’il en était initialement partisan (9), est ainsi disqualifié d’office !

Quel intérêt de classe ? La notion strictement technique d’effet pervers, utilisée par tous les analystes de l’action humaine, ne prête pas le flan à une telle attaque. Mais une « rhétorique des effets pervers » peut être clouée au pilori. En guise de clou, une interprétation tendancieuse de l’idéal d’« égalité des chances » fait l’affaire. Cette notion est présentée comme « permettant, au moins en surface, de concilier souci de justice sociale et tolérance pour l’ordre établi et ses inégalités » (p. 153). Elle permettrait donc à ceux qui veulent perpétuer les inégalités et pérenniser les privilèges dont ils bénéficient d’agir hypocritement dans ce sens sous couvert d’une motivation irréprochable : le « souci de justice sociale ».

Il ne reste plus alors à l’auteur qu’à désigner « le grand patronat » et « les directeurs d’établissements les plus élitistes » (pp. 153-154) comme étant les plus ardents défendeurs de l’égalité des chances et la pseudo-démonstration est terminée : c’est seulement par intérêt que certains vont chercher la petite bête, l’effet pervers, dans la merveilleuse instauration du collège unique ; point n’est besoin de discuter les arguments de ces contradicteurs, puisque ces derniers ne s’inscrivent pas dans une démarche honnête de recherche de la vérité, mais au contraire dans une démarche partisane de défense de leurs intérêts de classe ou de caste.

La confusion entre l’absence d’intérêt personnel et l’honnêteté intellectuelle est ici patente : l’auteur ignore superbement que les recherches sont fréquemment menées par des personnes ou des organismes qui ont intérêt à découvrir la vérité. Le fait qu’un juge ou un officier de police judiciaire ait intérêt pour son avancement à découvrir les coupables plutôt qu’à laisser impunis les crimes et délits dont il est chargé, ou à faire des erreurs judiciaires à leur sujet, serait-il par exemple de nature à discréditer l’institution judiciaire ? Les victimes et leurs parents seraient plutôt rassurés de savoir que la police et la magistrature récompensent par des promotions leurs limiers les plus fins, les plus fiables et les plus diligents … Mais la passion idéologique conduit à faire feu de tout bois, à utiliser tout argument qui, dès lors qu’il n’est pas examiné de trop près, est toujours susceptible d’impressionner son lecteur. C’est la technique de la « tchatche » , qui consiste à ne jamais admettre ses torts, à asséner avec aplomb des arguments sans valeur, à écraser son interlocuteur (ou son lecteur) sous une avalanche d’affirmations (10) péremptoires pour mieux l’impressionner et conquérir sans coup férir l’adhésion du public.

Le livre sous revue annonce (p. 13) qu’il « s’appuie sur le renouveau de l’économie empirique (…) Ce courant de recherche accorde la primauté à l’analyse méticuleuse des faits et traque, dans les ruptures et discontinuités de l’histoire institutionnelle et économique des sociétés, les traces des lois fondamentales qui les régissent. » Pourtant, que fait l’auteur lorsque des faits vont à l’encontre des opinions qu’il voudrait répandre ? L’attitude scientifique qu’il devrait suivre est celle que met en œuvre un Antoine Prost : réviser ses positions lorsque apparaissent des faits qui les invalident. Tout à l’inverse, Éric Maurin, pour mieux se débarrasser des faits gênants, intente des procès d’intention à ceux qui se donnent la modeste peine d’en faire état. Une telle attitude conduit à penser que, lorsque d’autres faits gênants restent confidentiels, à la différence de ceux – largement médiatisés – ayant trait à la diminution du rôle des classes préparatoires et des grandes écoles comme ascenseur social (11), ils ont pu être tout simplement passés sous silence.



6 - Comment évacuer la délicate question du « niveau » des diplômes

Éric Maurin aborde la question de la valeur des diplômes et celle du niveau des jeunes. D’autres auteurs, qui n’ont pas l’heur de lui plaire, déplorent une baisse du niveau des connaissances requises pour obtenir tel ou tel diplôme. Ils parlent volontiers à ce sujet de la « valeur des diplômes » . L’auteur du livre sous revue reprend à son compte cette expression mais pour lui donner un sens très différent : sous ce nom, l’auteur désigne en effet l’aptitude d’un diplôme à procurer un bon salaire et un travail socialement valorisé. Cela pourrait rester un simple exemple d’utilisation de la même expression pour désigner deux choses distinctes, mais dans le livre analysé, la démonstration qui s’articule
autour de cette notion de valeur des diplômes (au sens où Éric Maurin entend ce mot) sert en réalité à nier la pertinence des propos de ceux qui dénoncent une certaine dévalorisation des diplômes (au sens où la dévalorisation renvoie à une diminution du niveau de connaissances et de savoir-faire qu’ils certifient). Une nouvelle fois, c’est ici la vieille tactique sophistique de la dénaturation du langage qui sert de prémices à l’auteur pour mieux déstabiliser son adversaire imaginaire.

Semblable tactique se retrouve dans l’argument suivant. L’auteur y constate que l’augmentation considérable de la proportion des adolescents scolarisés, rendue possible par une augmentation non moins considérable des budgets consacrés à l’instruction secondaire, a élevé le niveau moyen des connaissances scolaires observé chez les jeunes de 20 ans. Joli constat, dont on peut considérer qu’il relève du truisme ou de la lapalissade. L’inverse aurait tout de même de quoi surprendre, voire inquiéter ! Établir ce type de constats, c’est enfoncer une porte ouverte. Quand Éric Maurin s’appuie sur ce fait, qui n’est pas contesté par grand monde, pour ridiculiser ceux qui s’alarment de la baisse du niveau du Brevet des collèges, du baccalauréat ou de la licence, il commet un nouveau sophisme. Le problème qui préoccupe ceux qu’il attaque est d’évaluer la façon dont le niveau des connaissances et des savoir-faire a évolué, en moyenne et en dispersion, pour les élèves de 3e, pour les bacheliers, ou pour les titulaires d’un diplôme universitaire bac + 3 ; c’est un problème que le livre sous revue aborde peu.

Le chapitre VI a pourtant pour titre : « Le mythe de la dévalorisation des diplômes ». Mais de quelle valorisation s’agit-il ? Quand Jean-Robert Pitte, président de l’Université Paris-Sorbonne de 2003 à 2008, et auteur de Stop à l’arnaque du bac (12), déclare que « au fil des décennies, on a baissé le niveau du baccalauréat pour permettre au plus grand nombre de l’obtenir » (13), il a en tête, comme la plupart des Français, des compétences du type : savoir s’exprimer par écrit et par oral, en employant un vocabulaire adéquat et une syntaxe correcte, en français et dans une ou plusieurs autres langues ; être capable de résoudre un problème de mathématiques allant au delà de l’application immédiate d’un
théorème ; parvenir à mettre en équation une situation physique ou chimique plus ou moins complexe ; avoir des références littéraires, philosophiques, historiques ; être capable d’effectuer un raisonnement économique simple ; etc.

Cet accord global sur la notion de niveau – y compris dans les discours officiels – n’empêche pourtant pas la mise en oeuvre de pratiques destinées à en gommer les repères ou à en empêcher la mesure. Les témoignages d’enseignants se faisant l’écho de ce genre de pratiques, encouragées par les autorités, sont innombrables. Ainsi de cette enseignante, correctrice d’histoire géographie, qui déclare : « Depuis des années, nous, correcteurs, subissons de fortes pressions. A demi-mot, on nous dit que l’histoire-géo n’intéresse plus personne, qu’il faut savoir se vendre, ne pénaliser personne, valoriser la moindre connaissance … Résultat : une copie qui méritait un 1 ou un 3 sera notée 7/20 » (14). Ce type de constat est aussi instructif par les pratiques qu’il révèle que par les effets de dévalorisation des diplômes qu’il permet de mettre en évidence : aujourd’hui, la probabilité diminue qu’un bachelier pris au hasard ait de bons repères historiques et géographiques et sache en tirer parti pour comprendre le monde qui l’entoure.

De même, quand l’OCDE procède à l’enquête internationale de connaissances PISA, ou quand l’Éducation nationale française organise auprès d’un échantillon d’élèves de 3e un test de « maîtrise des connaissances de base » en français et en mathématiques, ou encore quand la journée d’appel de préparation à la défense est utilisée pour tester le niveau de lecture de toute une classe d’âge, l’accord est général sur ce qui définit la notion de niveau : l’acquisition dans différents domaines disciplinaires d’un ensemble de connaissances
et de compétences dûment évaluables et mesurables.



Tout à l’inverse, la valorisation – ou dévalorisation – des diplômes dont traite Éric Maurin est relative aux positions professionnelles et sociales qu’atteignent les diplômés et aux rémunérations qu’ils obtiennent.

Ce type de définition conduit Éric Maurin à développer des arguments étranges : « on a pu constater à peu près partout dans le monde développé une augmentation des inégalités entre salariés diplômés et non diplômés, alors même que la proportion de diplômés augmentait dans la population active. » (p. 162) Comment interpréter ce fait ? Un économiste pense naturellement à la mondialisation, qui soumet les travailleurs occidentaux les moins instruits, davantage que les travailleurs les plus diplômés, à la concurrence internationale des énormes masses de main-d’œuvre à bon marché travaillant dans les pays émergents. On peut également constater que plus les diplômes sont accordés facilement, plus la proportion de personnes souffrant d’incapacités diverses est forte parmi ceux qui ne les obtiennent pas. Ces deux faits, qui se combinent, expliquent la dévalorisation de la capacité de travail présente chez les non diplômés ; la valorisation (toute relative (15) qui en résulte pour les titulaires de diplômes mineurs (par exemple le bac sans rien de plus) s’accommode fort bien d’une baisse du niveau de nombreux diplômes… et du ralentissement de la hausse des revenus du travail que l’on constate depuis environ deux décennies en France et dans d’autres pays occidentaux.

En s’attaquant au « mythe de la dévalorisation des diplômes » , Éric Maurin a négligé (méprisé ?) de prendre en charge le souci légitime manifesté par tous ceux qui tirent la sonnette d’alarme et dénoncent à bon droit l’insuffisante qualité de nos enseignements et de nos apprentissages : accroître les compétences – mesurées, non point par la détention d’un parchemin diplômant, mais par la maîtrise effective d’une discipline ou d’un savoir faire – de nos jeunes pour qu’ils soient à même de faire face aux énormes problèmes que pose, et que posera de plus en plus, la conjonction de la globalisation et de l’accession de milliards d’êtres humains aux modes de production et de consommation occidentaux.

A cet égard, ses développements conclusifs en faveur d’une instruction comportant le moins possible de compétition et de contraintes sont aussi irréalistes que sympathiques et touchants. Les jeunes Français ne vont pas vivre dans un monde idyllique où « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Certes, Éric Maurin a raison de vouloir qu’ils soient préparés à s’investir et à coopérer, de manière que leur rapport à autrui ne se limite pas à un rapport de compétition. Mais ce postulat de principe ne changera rien au fait que le monde aura besoin d’une coopération entre des hommes forts, et non entre des individus incapables de supporter la compétition.



7 - Mainmise sur la démocratisation

Le livre sous revue a pour sous-titre : « les bénéfices de la démocratisation » ; sa deuxième partie s’intitule « La démocratisation aux portes de l’emploi », et la troisième « les nouveaux défis de la démocratisation scolaire ». Autant dire que la notion de démocratisation, et plus précisément de démocratisation scolaire, est au coeur du sujet traité.

Pourtant, on chercherait en vain, au fil des pages, une définition précise de cette « démocratisation scolaire », ou l’énoncé de critères permettant de reconnaître sans ambiguïté ce que l’auteur appelle « les politiques de démocratisation scolaire ». Celui qui analyse ce livre pour en faire un compte-rendu critique est donc contraint de déduire le contenu de ces expressions d’un ensemble de notations éparses, voire de sous-entendus ; cela l’expose au risque de se tromper et, plus encore peut-être, à celui d’être contredit alors même qu’il serait dans le vrai. Une vulgarisation honnête de travaux scientifiques, destinée à ouvrir le débat sur des bases dépourvues d’ambiguïté, ne déboucherait pas sur une difficulté de ce genre.

Cela signifie peut-être que l’ouvrage n’est pas destiné prioritairement à vulgariser des recherches, en dépit des apparences que crée le recours massif à des chiffres, des graphiques, des raisonnements statistiques et des références à des travaux de chercheurs. Il s’agit plutôt d’une arme de combat idéologique, d’un outil de propagande. Dès la première ligne, le tableau est campé : « Un vent mauvais semble se lever. Il souffle en particulier sur l’école ». Il y a donc les bons et les mauvais, les gentils et les méchants, comme dans un western ; et les bons doivent se servir de leurs revolvers statistiques pour tuer idéologiquement les mauvais, ceux qui relèvent du « conservatisme culturel », qui veulent imposer « l’aristocratisme scolaire », ou encore les « nouveaux malthusiens » (p. 8) insensibles aux scandaleuses inégalités sociales.



L’ennemi est pluriel, car « élitistes et malthusiens ne sauraient être confondus » (p. 9). « Mais d’objectives convergences d’intérêts les rassemblent aujourd’hui sur une ligne conservatrice ». Quel est leur but commun, l’objectif de ces dangereux comploteurs ? Ils veulent « interrompre le grand processus de démocratisation qui a caractérisé de nombreuses politiques éducatives occidentales depuis cinquante ans » (p. 9). L’ennemi est partisan de l’immobilisme, ou même du retour en arrière. Il y a ceux qui veulent aller de l’avant, « investir massivement dans les politiques d’ouverture du système éducatif » (p. 11), et ceux qui ont pour objectif « de viser l’excellence pour quelques-uns, de sélectionner de petites élites et d’abandonner les autres à leur fragilité » (pp. 11-12).

Éric Maurin lance donc une croisade pour libérer le territoire scolaire et universitaire de ces élitistes et malthusiens qui, si on les laisse faire, vont empêcher de réaliser et même de « penser un système éducatif capable de porter une large proportion de chaque classe d’âge à un niveau très élevé d’employabilité ». Il est impensable à ses yeux que parmi les infidèles – ceux qui n’adhèrent pas à la doctrine dont il est adepte – il y en ait qui veuillent de toutes leurs forces œuvrer à transformer notre système de formation dans un sens qui donne à chacun un maximum de chances de devenir une personne équilibrée, dotée d’un solide bagage culturel, et pourvue de compétences la rendant capable d’exercer des fonctions utiles et convenablement rémunérées.

Ainsi le mot « démocratisation » , dans l’ouvrage sous revue, claque-t-il au vent comme un étendard. Ce n’est pas un concept, mais un signe de ralliement pour ceux qui ne veulent pas chercher d’innovations scolaires en dehors de la tradition constituée autour de l’allongement de la scolarité obligatoire
(16), du collège unique (17), de la sectorisation scolaire, de l’absence de compétition entre les établissements (18), du refus de la sélection au cours des études (19), et de la sous-estimation des différences individuelles.



I - La « démocratisation scolaire »

Éric Maurin veut combattre « la conviction [qui] a fini par s’installer qu’il n’y a aucun lien entre les efforts du pays pour améliorer la formation des jeunes, d’une part, et le chômage, de l’autre » (p. 130). On se demande qui a cette conviction.

Certes, beaucoup de personnes estiment que l’Éducation nationale et quelques autres organismes de plus petite taille disposent au total de budgets (20) importants et que ces organismes seraient bien inspirés de les dépenser de façon plus efficace au lieu de réclamer toujours davantage de subsides. Mais cette exigence relative au rapport qualité/prix de la formation initiale française, qui n’est pas merveilleux (21), n’a rien à voir avec un refus de reconnaître le rôle joué par la formation initiale en matière d’employabilité des personnes.

Le sous-emploi – concept plus adéquat que celui de chômage pour comprendre bon nombre de problèmes (22) – est fortement lié aux insuffisances de la formation, initiale et continue, quasiment tout le monde en est d’accord. Simplement, les uns songent surtout, à l’instar d’Éric Maurin, à la durée de la formation et aux budgets qui lui sont alloués, tandis que d’autres – dont l’auteur de ces lignes – insistent davantage sur les aspects qualitatifs : les formations sont-elles adéquates, véritablement adaptées aux besoins (très divers) de l’économie et aux caractéristiques (non moins diverses) des personnes en formation ?

Au lieu d’étudier ces questions véritablement névralgiques pour l’emploi, à commencer par celui des jeunes, le livre sous revue part en guerre contre « l’idée [qui] s’est imposée que les diplômes sont de simples marqueurs sociaux, tout à fait payants au niveau individuel (chacun a intérêt à finir le plus haut possible dans la hiérarchie scolaire), mais n’exprimant pas de compétences réelles, et inefficaces au niveau de la société dans son ensemble » (p. 130). C’est par l’examen de cette attaque contre un nouveau moulin à vent que nous entamerons cette troisième partie.



1 - Une caricature de la théorie du signal

Deux théories, dans les années 1970, ont apporté des bémols à l’idée selon laquelle les employeurs recherchaient les personnes ayant suivi des études secondaires et universitaires essentiellement pour le supplément de capital humain acquis en suivant les dites études : la théorie du filtre d’un côté ; la théorie du signal d’un autre.

A cette époque, une nouvelle branche de l’analyse économique avait fait son apparition et se développait à grande vitesse : l’analyse des asymétries d’information. Se rendant compte que l’hypothèse d’information parfaite et universelle ne permettait pas de rendre correctement compte de certains comportements de l’homo economicus, les économistes se mirent à raisonner sur des situations dans lesquelles les agents disposent d’une information limitée, différente d’un agent à l’autre (« asymétrique »). Les embauches, entre autres, mettent en présence des candidats qui connaissent assez bien leurs forces et leurs faiblesses (même si l’on se fait toujours des illusions sur soi-même) et des employeurs qui se demandent ce que ces derniers valent réellement. Les employeurs sont donc demandeurs de renseignements sur la valeur – la productivité potentielle – des postulants ; les diplômes leur fournissent à ce sujet des informations qui, si imparfaites soient-elles, peuvent être recoupées avec d’autres (issues des entretiens, CV, etc.) et contribuer à réduire l’incertitude.

La théorie du signal permet d’aborder le même sujet, mais sous un angle différent. Elle comporte différentes variantes : certains de ceux qui l’ont développée font jouer un rôle majeur à l’acquisition de connaissances et de compétences que procure ordinairement tel cursus ; d’autres, à l’inverse, insistent davantage sur les qualités intrinsèques des candidats ayant acquis un certain niveau de diplôme. Ainsi, pour ces auteurs, le fait d’avoir intégré telle grande école ou telle université prestigieuse indique-t-il un bon QI, une santé permettant de travailler dur, une force de caractère, et d’autres qualités qui résultent autant ou davantage du patrimoine génétique, de l’éducation familiale et de l’appartenance à un milieu social porteur que de l’enseignement reçu.

Par exemple, à l’intérêt des cours suivis dans le cadre de l’École Polytechnique s’ajoute le fait que, pour réussir le concours d’entrée, il faut être « vraiment doué », ou compenser le handicap que constitue un QI détenu par 10 % de la population par une capacité de travail peu ordinaire.
Bref, un employeur qui se fiche des espaces de Hilbert et des séries de Fourier comme de sa première chemise choisit un jeune qui a bien digéré ces outils mathématiques parce qu’il estime que, muni d’un tel cerveau et d’un tel appétit intellectuel, son nouveau collaborateur se mettra tout aussi facilement, le cas échéant, au droit des affaires américain qu’à l’étude de la biologie moléculaire ou du chinois.



La forme majoritaire de la théorie du signal ne nie nullement que le passage par Henri IV ou Ginette, puis par Palaiseau, ait contribué à développer les qualités neuronales déposées au berceau par les fées nourricières du jeune homme ou de la jeune fille et stimulées dans l’enfance par les parents de ces derniers. En revanche, quelques intégristes réduisent le cursus scolaire et universitaire à sa fonction de filtre : l’enseignement, qu’il soit secondaire ou supérieur, n’ajouterait rien aux qualités innées, il servirait simplement à sélectionner ceux qui les possèdent. L’acquis ne compterait pour rien dans le capital humain, qui se résumerait à l’inné.

Assimiler la théorie du signal à la doctrine de ces fanatiques du filtre est à peu près aussi réaliste que de voir dans chaque musulman un affidé d’Al Qaïda. Il est tout à fait étrange qu’Éric Maurin écrive : « L’idée s’est imposée que les diplômes sont de simples marqueurs sociaux, tout à fait payants au niveau individuel (chacun ayant intérêt à finir le plus haut possible dans la hiérarchie scolaire), mais n’exprimant pas de compétences réelles, et efficaces au niveau de la société dans son ensemble » (p. 130). Dans sa forme raisonnable et majoritaire, la théorie du signal analyse la fonction d’information, de certification, remplie par les diplômes, sans nier en rien que le cursus scolaire et universitaire ait pu jouer un rôle important dans le développement du capital humain dont le jeune est porteur et dont son employeur et la société, comme lui-même, vont tirer profit. (23)

Les deux phrases du livre sous revue qui précèdent celle que nous venons de citer doivent également être relues à sa lumière.

La première a été citée au début de la présente section : « la conviction a fini par s’installer qu’il n’y a aucun lien entre les efforts du pays pour améliorer la formation des jeunes, d’une part, et le chômage, de l’autre » . Cette soi-disant conviction serait la conséquence de la théorie du signal. On comprend dès lors pourquoi celle-ci a été diabolisée dans le livre sous revue : il faut qu’elle soit infernale ou intellectuellement gravement déficiente pour produire une conséquence aussi absurde. Mais la diabolisation finale, dont celle de la théorie du signal n’est que la préparation, est celle de toutes les personnes de bon sens qui refusent d’attribuer à l’Éducation nationale le premier prix d’efficacité dans la formation du capital humain ; de toutes celles qui s’inquiètent de la voir gaspiller trop souvent l’argent du contribuable en ne développant pas l’employabilité des jeunes autant que l’on serait en droit de l’attendre d’une institution qui, exception faite d’une partie de l’enseignement supérieur, dispose de budgets confortables selon les standards internationaux.




La seconde phrase est fort intéressante : « Beaucoup tiennent désormais pour acquis qu’il n’existe qu’un nombre fixe d’emplois à se partager, le niveau de formation des postulants n’ayant aucun effet sur lui. » La précédente fustigeait plutôt les gens de droite, plus prompts que leurs concitoyens de gauche à relever les faiblesses de l’Éducation nationale ; celle-ci admoneste les partisans du partage du travail (que ce dernier prenne la forme juridique de la loi sur les 39 heures du gouvernement Mauroy, de la loi sur les 35 heures de Martine Aubry, ou même des projets quelque peu futuristes de semaines de 32 heures défendus récemment par le socialiste Pierre Larrouturou) ; elle relie leur erreur majeure (et fort malthusienne : croire que la quantité de travail est un gâteau qui ne saurait grossir) au simplisme de leurs idées relatives à l’interaction entre l’offre et la demande de travail. Il va de soi que le niveau de compétence et de motivation des postulants exerce une influence notable sur le nombre des créations d’emploi : si la formation accroît la compétence et la motivation des jeunes, alors elle contribue à l’augmentation du nombre des emplois. En revanche, et c’est là qu’Éric Maurin tait un problème dramatique, il arrive que de longues années passées sur les bancs de l’école débouchent non seulement sur des compétences fort modestes, mais aussi sur une accoutumance à la passivité et au farniente, sur un manque de confiance en soi et sur un authentique sentiment de frustration capable de dégénérer en haine de la société, toutes « qualités » qui rendent un jeune bien difficilement employable. L’échec scolaire ne se limite pas à une faiblesse des acquis scolaires ; il se caractérise également par l’acquisition d’une culture de la marginalisation et de la rébellion. Ce grand absent du livre sous revue est hélas l’un des grands détracteurs de l’emploi. Le véritable « vent mauvais qui souffle sur l’école », c’est tout ce qui le provoque.



On comprend alors que les employeurs hésitent à embaucher des jeunes non diplômés. Dès lors que les diplômes sont distribués avec beaucoup de générosité, l’absence de diplôme est le signe d’une forte probabilité d’échec scolaire qui aura lui-même induit chez la personne sous-qualifiée un complexe d’infériorité, un sentiment de dévalorisation et parfois même des attitudes de paresse et d’indiscipline. La théorie du signal joue dans ce cas comme lorsqu’il s’agit d’un ancien élève de Normale sup et de l’ENA : simplement le feu est au rouge dans un cas et au vert dans l’autre, conformément à la rationalité économique la plus basique. Et si, d’aventure, on court le risque d’embaucher un non diplômé, on exige une prime de risque : celle-ci se traduira en l’occurrence par l’octroi d’un salaire très faible.

Les signaux, le plus souvent, ne sont pas des fantasmagories : le feu rouge à l’embauche des non diplômés correspond à une faiblesse, voire à une diminution, de la capacité de l’Éducation nationale à s’occuper efficacement des enfants et des adolescents qui ont le plus de difficultés, que ce soit pour une raison ou pour une autre. Or, ce qu’Éric Maurin appelle la « démocratisation » de l’enseignement n’a pas remédié à cette faiblesse – peut-être même l’a-t-elle accentuée. Certes, les filières de relégation ne sont pas la bonne solution ! Mais l’ampleur des dégâts ne semble pas avoir diminué, bien au contraire, depuis que l’on affecte de croire que tous les élèves, quelles que soient leurs difficultés, peuvent suivre le même cursus. Celui qui croit pouvoir enjoindre à ses contemporains de « cacher cette différence que je ne saurais voir » , fait en réalité courir à ses concitoyens, à commencer par les moins chanceux, le risque d’augmenter les différences les plus handicapantes et les plus stigmatisantes.




2 - Éducation et qualité des emplois

Éric Maurin remarque (p. 150, fig. 14 et p. 151) que la proportion de personnes actives occupées d’une cohorte (24) donnée qui occupent un emploi de cadre ou de profession intermédiaire 4 à 5 ans après la fin de leur formation initiale (25) progressent fortement entre les cohortes du début des années 1960 et celle de 1975 (observations réalisées à l’occasion des enquêtes emploi menées sur la période 1983-1988 pour les premières cohortes, et sur la période 2000-2005 pour les dernières (26)). Selon lui, ce fait serait « contraire à une idée reçue ». Il contredirait également une « autre idée souvent avancée [qui] est que la qualité des emplois aurait décliné au fil des générations ».

Que les embauches en qualité de cadre, ou suivies assez rapidement d’une promotion à ce niveau, aient augmenté durant cette quinzaine d’années, et de même pour les professions intermédiaires, n’a rien d’extraordinaire : la structure des emplois s’est fortement modifiée au profit de ce type d’emplois durant cette période marquée par le changement technique et la mondialisation. Les chiffres fournis par l’INSEE pour les années 1982 et 1999 donnent du reste une idée de cette évolution. Comme le montre le tableau ci-dessous, ont été créés (créations nettes) durant ces 17 ans, 1 165 000 emplois de cadres et de professions intellectuelles supérieures, plus 1 534 000 emplois de professions intermédiaires, tandis que les autres catégories d’emploi reculaient au total de 1 120 000.
Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les jeunes nés en 1975 aient accédé à des emplois de cadres ou de professions intermédiaires en proportion plus importante que leurs prédécesseurs des cohortes 1960 à 1963. Peut-être ce fait a-t-il été nié par quelques auteurs, mais Éric Maurin n’en cite aucun, et on se demande donc quelles sont les sources d’information qui lui permettent de présenter cette négation comme « une idée reçue ».

En revanche, la création massive d’emplois relevant de l’encadrement, des professions intellectuelles supérieures et des professions intermédiaires ne signifie nullement que les diplômes aient constitué un « passeport pour l’emploi » (p. 153) efficace. Comme on va le voir, les travaux de l’INSEE et des autres organes statistiques français ne corroborent nullement la vision idyllique du sort des diplômés de plus en plus nombreux que présente
le livre sous revue.




3 - Le déclassement des diplômés augmente

L’édition 2006 de Données sociales contient un article intitulé « Le déclassement des jeunes sur le marché du travail » qui résume ainsi le résultat des recherches menées, notamment à partir des enquêtes emploi de l’INSEE, par trois chercheurs appartenant respectivement au Centre d’études et de recherches sur les qualifications, organisme spécialisé dans le suivi de cohortes au fil des ans (technique à laquelle Éric Maurin fait volontiers appel) ; à la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques du ministère du travail et des affaires sociales ; et à la Direction de l’évaluation et de la prospective du ministère de l’Éducation nationale (28) :

« Les nouvelles générations d’actifs sont beaucoup plus diplômées qu’il y a trente ans, mais l’augmentation de l’emploi qualifié n’a pas été aussi forte que celle de l’offre de diplômés. Dans le contexte d’un chômage massif persistant, certains jeunes diplômés sont ainsi amenés à accepter des emplois faiblement qualifiés ou faiblement rémunérés plutôt que de n’avoir aucun emploi. Ce décalage entre formation initiale et emploi, appréhendé ici en terme de déclassement, qu’il soit perçu par les jeunes ou mesuré statistiquement, touche environ un jeune sur quatre, trois ans après la fin des études. Le déclassement n’épargne pas les plus diplômés même si ces derniers y sont généralement moins sensibles. »

La proportion de déclassements indiquée dans le « chapeau » de l’article, soit un quart, concerne l’ensemble des jeunes ayant achevé leurs études en 1998 (29). Les diplômés sont-ils mieux ou plus mal lotis que la moyenne ? Tout lecteur de La nouvelle question scolaire, convaincu des « bénéfices de la démocratisation », devrait normalement répondre : « mieux lotis » . Il aurait faux! Voici en effet la fréquence des déclassements, selon les indicateurs utilisés, à laquelle aboutit l’article de Données sociales éd. 2006 :

– Déclassement selon le critère socioprofessionnel (emploi sous-qualifié par rapport aux études réalisées) : 24,4 % pour l’ensemble des jeunes, 36,3 % pour ceux qui sont au moins bacheliers ;
– Selon le critère salarial (rémunération faible par rapport aux études réalisées) : 21,4 % pour l’ensemble, 31,8 % pour les bacheliers et plus ;
– Selon le critère subjectif (ressenti des intéressés) : 27,6 % pour l’ensemble, 29,0 % pour ceux qui sont au moins bacheliers.

On remarquera que pour les bacheliers et plus, le sentiment de déclassement donne un résultat inférieur aux autres mesures, tandis que, pour l’ensemble des jeunes, il donne un résultat plus élevé. Serait-ce à dire que les diplômés ne se font pas trop d’illusions sur la valeur de leurs parchemins, qu’ils sont moins crédules que les statisticiens (et peut-être que les employeurs) relativement à la qualification réelle qui est la leur ? Nous ne pouvons pas l’affirmer, mais nous ne pouvons pas exclure non plus qu’il y ait là un exemple intéressant d’asymétrie d’information, les diplômés étant (comme les propriétaires de voitures (30)) mieux placés que les employeurs (les acheteurs) pour savoir s’ils ont ou non acquis de réelles compétences (si leur véhicule est ou non en bon état).

Le détail de l’article montre que le livre sous revue part des mêmes données concernant l’augmentation impressionnante du nombre de diplômés, mais fait preuve d’un optimisme exagéré quand il s’agit de l’adéquation des formations aux emplois créés et du nombre ou de la proportion des laissés pour compte (les diplômés qui « galèrent » en occupant de petits boulots ou des postes d’exécution mal rémunérés). Comme il a été indiqué, l’article utilise trois critères de déclassement : l’inadéquation de l’emploi au diplôme (approche « socioprofessionnelle » ), la faiblesse du salaire, le ressenti de l’intéressé.

Le tableau ci-contre fournit les résultats, au vu desquels il est difficile de partager l’optimisme d’Éric Maurin, d’autant qu’il s’agit là des seuls diplômés : le déclassement de ceux qui ont échoué dans leur tentative pour décrocher la peau d’âne convoitée est évalué d’après les critères définis pour le niveau de diplôme inférieur à celui auquel ils postulaient en fin d’études, exception faite des recalés au bac, qui ne sont tout simplement
pas pris en compte dans ce tableau.





4 - La dévalorisation du bac

La comparaison à laquelle procède l’article entre ces recalés et les bacheliers qui n’ont pas obtenu un diplôme plus élevé est tout aussi cruelle pour les théories exposées dans le livre sous revue : « les rémunérations des sortants de l’enseignement secondaire sont voisines, en général très proches du SMIC quel que soit le niveau de sortie. Le fait de posséder un baccalauréat n’induit donc pas un avantage particulier par rapport aux autres jeunes sortis du secondaire ». Autrement dit, les employeurs ne font pas confiance à l’enseignement secondaire : pour eux, à moins que l’obtention d’un diplôme du supérieur ne vienne apporter la preuve que les études secondaires n’ont pas été du temps perdu, avoir usé ses fonds de culotte sur les chaises d’un lycée, eût-on décroché au final son baccalauréat, présente peu d’intérêt pour exercer un métier. N’en déplaise à Éric Maurin, la dévalorisation du baccalauréat comme moyen d’accéder à un emploi qualifié est une réalité. Cette triste réalité ne proviendrait-elle pas conjointement de deux faits niés ou minimisés dans le livre sous revue :

– L’enseignement, au collège et au lycée, est assez éloigné de ce qu’il devrait être pour préparer correctement les adolescents à devenir des adultes capables de se rendre utiles dans le monde d’aujourd’hui.
– Le bac est accordé avec trop de générosité pour qu’il puisse encore signaler, à lui seul, que son détenteur a convenablement tiré profit des enseignements qu’il a suivis.
Au risque d’être accusé de tirer sur une ambulance, citons encore la figure 1 de l’article de Données sociales, relative à l’évolution du lien entre diplôme et qualification : l’indicateur construit par ses auteurs, appliqué aux données issues de l’enquête emploi (les mêmes, donc, que celles utilisées par Éric Maurin) accuse entre 1990 et 2001 les baisses suivantes :
– Pour les hommes diplômés 4 ans ou moins avant l’enquête emploi, donc entre 1986 et 1989 pour les plus âgés, et entre 1997 et 2000 pour les plus jeunes, recul de l’indicateur de lien de 0,50 à 0,44 ;
– Pour les femmes dans la même situation, recul de 0,42 à 0,37 ;
– Pour les hommes diplômés 5 à 9 ans avant l’enquête emploi, donc entre 1981 et 1985 pour les plus âgés, et entre 1992 et 1996 pour les plus jeunes, recul de l’indicateur de lien de 0,49 à 0,44 ;
– Pour les femmes dans la même situation, recul de 0,45 à 0,39.
Si l’on regarde maintenant la figure 2, relative au lien entre diplôme et
salaire, le recul en onze ans est tout aussi net :
– De 0,51 à 0,36 pour les hommes de la première catégorie ;
– De 0,45 à 0,36 pour leurs homologues féminins ;
– De 0,51 à 0,43 pour les hommes de la seconde catégorie ;
– De 0,44 à 0,39 pour leurs homologues féminins.




5 - Les emplois de cadre sont-ils le parangon de la qualité ?

Le nombre et la proportion des cadres et des professions intermédiaires augmentent, c’est un fait. Mais cela veut-il dire que la qualité des emplois fait ipso facto de même ? Un emploi de cadre est-il obligatoirement de meilleure qualité que l’emploi d’agriculteur ou de petit patron, voire même d’ouvrier, qu’il a en quelque sorte remplacé dans les statistiques ? Le livre sous revue ne pose pas cette question, pourtant essentielle.

Or nombre de témoignages, de recherches (31) et d’enquêtes sur l’encadrement montrent un désenchantement (32) de nombreux travailleurs de cette catégorie : ces derniers ont le sentiment qu’être cadre (ou technicien supérieur, ou contremaître, ou instituteur, ou infirmier, etc.) ne constitue plus la panacée. Pire, ils ont le sentiment qu’occuper ce type de fonction est de moins en moins gratifiant à mesure que les années passent et que le regard jeté par la société sur ces emplois se transforme. Ces fonctions comportent moins de responsabilités, moins de proximité avec la direction, davantage de précarité pour ceux du privé, et pour les enseignants (qui forment un gros bataillon de professions intellectuelles supérieures et de professions intermédiaires) moins d’autorité et de respectabilité (33). En titrant Les classes moyennes à la dérive (34), Louis Chauvel est peut-être allé un peu loin, mais il est symptomatique qu’en dépit de l’augmentation du nombre de cadres et de membres des professions intermédiaires, ce sociologue spécialiste du Destin des générations (35) puisse parler de « déclassement générationnel » et de panne de l’ascenseur social (36).

Voir dans l’augmentation des effectifs de ces catégories socioprofessionnelles la preuve que la qualité des emplois aurait progressé est donc abusif : sur ce point - comme sur certains autres - le livre sous revue a beau fournir des chiffres et des courbes, comme il procède à des assimilations hâtives, comme il manque de rigueur conceptuelle, il ne prouve pas grand chose. Chercher à entraîner l’adhésion du lecteur non spécialiste en l’impressionnant par une accumulation d’éléments techniques qui ne correspondent pas nécessairement à ce qui est dit en clair ne constitue nullement en soi une démarche scientifique.


6 - Augmentation de la formation initiale et croissance économique

La troisième partie de l’ouvrage sous revue veut démontrer que « l’économie et les technologies se transforment au fur et à mesure des afflux de nouveaux diplômés, en sorte que l’investissement éducatif reste aujourd’hui ni plus ni moins bénéfique que naguère » (p. 190). Pourtant il est difficile de prétendre que l’arrivée massive de bacheliers et de diplômés de l’enseignement supérieur se soit traduite par une accélération de la croissance et de l’emploi : les générations 1925-1940, dans lesquelles la proportion de diplômés était faible, ont réalisé une croissance de 4,5 % à 5 % l’an durant les années 1945-1974, tandis que les générations 1956-1979, qui sont passées de moins de 20 % à plus de 40 % de diplômés du supérieur, n’ont pas permis à la croissance française de dépasser 2 % par an en moyenne depuis 1975.

Quant au taux de chômage (au sens du BIT), il n’avait pas dépassé 3 % avant 1971, bien que les travailleurs de l’époque n’eussent pas, en moyenne, fait de bien longues études. En revanche, depuis 1990, c’est-à-dire depuis qu’arrivent à l’âge de l’insertion solide sur le marché du travail les cohortes de plus en plus instruites nées entre 1965 et aujourd’hui, le taux n’est pas descendu en dessous de 7 %.

De tels chiffres devraient pousser à s’interroger sur les effets de la production massive de diplômés : est-elle réellement aussi bénéfique qu’Éric Maurin veut bien le dire ? N’a-t-on pas formaté nombre de diplômés pour des emplois administratifs, induisant effectivement par là une transformation de l’économie, comme le dit cet auteur, mais dans le sens d’une bureaucratisation croissante servie par une multiplication des emplois publics, et de ce fait en définitive néfaste à la croissance du PIB et à l’amélioration de l’emploi ? Le lien entre la massification de l’enseignement supérieur et l’hypertrophie de la sphère publique en France est plus qu’une hypothèse. Elle est un fait constatable qui mériterait à lui seul une étude approfondie.

Bien entendu, il ne s’agit pas d’adopter la position ridicule selon laquelle l’allongement de la durée des études serait responsable de la dégradation structurelle du marché du travail. En revanche, on peut se demander à bon droit, comme le font d’innombrables rapports, essais et travaux de recherche, si une formation initiale mieux adaptée à l’état de la société et de l’économie n’aurait pas donné de meilleurs résultats. De toutes parts s’élèvent des voix pour réclamer, non pas plus d’enseignement, mais mieux d’enseignement. L’aspect qualitatif, négligé par l’ouvrage sous revue, pourrait bien être plus décisif que l’aspect quantitatif.





II - Enquête sur une méthodologie au dessus de tout soupçon

Le grand argument employé par Éric Maurin pour convaincre le lecteur du bien fondé de ses affirmations est la qualité scientifique des recherches dont, selon lui, découlent ces affirmations. Il est donc nécessaire de regarder si le livre sous revue se caractérise bien par une « analyse méticuleuse des faits ». Compte tenu de la technicité plutôt rébarbative que revêt inévitablement une telle investigation, nous ne procèderons pas à un passage au crible systématique, mais donnerons simplement quelques coups de sonde.

Le résultat de ces vérifications ne permet malheureusement pas de certifier le sérieux scientifique de l’ouvrage sous revue. L’auteur utilise trop souvent sa maestria dans le traitement des statistiques pour faire apparaître des coïncidences susceptibles de faire adhérer le lecteur à ses théories, plutôt que pour estimer dans quelle mesure tel facteur pourrait bien être explicatif du phénomène étudié. Et à l’occasion, il rédige et présente ses résultats de si curieuse manière que l’on pourrait douter de sa qualité de statisticien.



1 - Une régression… du langage

Le passage au collège unique en Finlande fait l’objet d’une étude suivie (p. 45 à 47). D’un travail de recherche finnois, Éric Maurin tire la conclusion que « la réforme du collège unique a généré une baisse très considérable (de près de 25 %) du degré de persistance des inégalités de revenu au fil des générations. » Sachant que la réforme n’a pas eu lieu partout en même temps, la recherche dont le livre sous revue rend compte à l’appui de cette conclusion consistait, est-il écrit, à « analyser les corrélations existant entre le revenu des personnes nées durant la mise en oeuvre de la réforme et le revenu de leurs parents, et comparer l’intensité de ces corrélations selon la région de scolarisation. »

Le modèle utilisé n’est pas précisé explicitement ; il semble (sous toutes réserves) que ce soit une simple régression linéaire, du type Y = AX + B où X désigne un indicateur du revenu parental et Y un indicateur du revenu des enfants à l’âge adulte.

Il est écrit : « dans les régions où subsiste le système sélectif, la corrélation est en moyenne de 0,29 : une différence de 10 % de revenu paternel entraîne une différence de 2,9 % de revenus entre enfants une fois à l’âge adulte » (p 47). Une valeur numérique est ainsi donnée pour « la corrélation », mais que signifie ici ce mot qui, usuellement, ne désigne pas un paramètre ? L’hypothèse qui vient d’abord à l’esprit est qu’ait pu être commis un abus de langage : le mot « corrélation » serait employé au lieu de l’expression correcte « coefficient de corrélation » (généralement symbolisé par R). Cela paraîtrait d’autant plus plausible que le texte analysé parle de « comparer l’intensité de ces corrélations selon la région de scolarisation » : l’expression « intensité de corrélation » fait inévitablement penser au coefficient de corrélation. Pourtant la fin de la première phrase citée rend cette hypothèse peu vraisemblable.

En effet, qu’« une différence de revenu paternel de 10 % entraîne une différence de 2,9 % de revenus entre enfants » dans certaines régions, et de 2,2 % dans d’autres, s’expliquerait si les logarithmes des revenus respectifs des parents et des enfants étaient liées par une relation du type Y = 0,29 X + B1 (dans une région) ou Y = 0,22 X + B2 (dans l’autre région) (37). Et donc si le mot « corrélation », dans ce passage du livre sous revue, était employé à la place de « coefficient directeur de la droite de régression ». Or ce n’est manifestement pas le cas ici.

Ajoutons que dans la seconde hypothèse, la valeur des coefficients de corrélation n’est pas indiquée. Le nombre d’observations utilisées ne l’est pas davantage, ce qui fait que l’on ignore quelle confiance il convient d’accorder à la modélisation de la relation entre les revenus des parents et des enfants.

La précision selon laquelle « la réforme du collège unique a ainsi généré une baisse très considérable (de près de 25 %) du degré de persistance des inégalités de revenus au fil des générations » achève de plonger le lecteur dans le brouillard, la notion de « persistance des inégalités de revenus » ne faisant l’objet d’aucune définition (on voit seulement qu’elle prend, selon les régions, la valeur 0,29 ou 0,22, puisque 22 est inférieur à 29 d’environ un quart).

Nous avons affaire dans cette section à un compte rendu de recherche dont l’obscurité apparaît, si l’on ose dire, particulièrement clairement. Mais la technique consistant à donner une valeur numérique précise à un objet statistique non identifié, comme ici le « degré de persistance des inégalités », est hélas l’une des caractéristiques récurrentes du livre sous revue.




2 - Des statistiques complaisantes

La figure 11 (p. 143) montre « l’évolution du nombre d’années d’études au fil des générations 1964-1976 » . On constate un accroissement rapide de la cohorte 1964 à la cohorte 1970, après quoi le rythme se ralentit. L’auteur compare cette évolution à celle « de la proportion de personnes au chômage dans la population active, 2 à 3 ans après la sortie de l’école, au fil des générations », dont la baisse marque un léger ralentissement à partir de la cohorte 1970, que retrace la figure 10 (p. 142). Il en profite pour suggérer une relation de cause à effet : « la croissance beaucoup plus faible des niveaux d’éducation à partir des générations du début des années 1970 se conjugue avec un reflux lui aussi soudain beaucoup plus lent du chômage à l’entrée sur le marché du travail » (pp. 143-144). Aucun autre facteur potentiellement explicatif de cette décélération n’est signalé, fût-ce pour être récusé. Quand une coïncidence statistique correspond bien aux idées de l’auteur, il en fait son miel et ne va pas chercher plus loin.

Mais que se passe-t-il si la coïncidence statistique n’est pas au rendezvous ? Pour le voir, il suffit de regarder la figure 14 (p. 150), qui donne « l’évolution de la proportion de cadres et professions intermédiaires 4 à 5 ans après la sortie de l’école pour les générations nées entre 1960 et 1975 ». Cette fois, l’inflexion se produit deux ou trois cohortes plus tard, et elle n’est pas claire : la courbe féminine et la courbe masculine sont en opposition de phase pour les cohortes 1973 à 1976. Résultat : l’auteur fait sa démonstration des effets bénéfiques de la « démocratisation » à partir du constat suivant : « cette proportion [de cadres et professions intermédiaires 4 à 5 ans après la sortie de l’école] est en accroissement constant à partir des générations nées au milieu des années 1960 » (p. 151). Précédemment, l’argument essentiel était l’inflexion ; maintenant que l’inflexion n’est plus caractérisée, une croissance constante fait l’affaire : l’important n’est pas la pertinence de l’argument, mais son existence, qui peut impressionner le lecteur
non spécialiste.

Le recours à l’inflexion n’est cependant pas complètement abandonné. On lit à la suite de la phrase citée précédemment : « Tout juste l’augmentation s’infléchit-elle à partir des cohortes du milieu des années 1970, lorsque la démocratisation s’essouffle. » Il y en a un, en revanche, qui ne manque pas de souffle : le statisticien qui, page 143, situait à la cohorte 1970 le changement important dans l’évolution du nombre d’années d’études, et qui huit pages plus loin retarde jusque « au milieu des années 1970 » l’essoufflement d’un phénomène, la démocratisation, qui était jusqu’alors synonyme d’accroissement de la durée moyenne des études.



3 - Des graphiques extraordinaires
Exemple n° 1


Le chapitre II traite de « l’Angleterre et la fin des grammar schools » , et le suivant est consacré à « l’expérience irlandaise ». Éric Maurin veut y démontrer que le passage à l’école unique a eu, dans les deux cas, un effet bénéfique. Il utilise pour cela diverses relations représentées par des graphiques (38).

L’examen de ces relations est très instructif et révélateur de la méthode employée.





Le système scolaire britannique



Dans les années 1950, chaque petit anglais passait à 11 ans un examen nommé Eleven plus qui servait à l’orienter, soit vers une grammar school s’il était jugé apte, soit sinon vers une secondary modern school moins exigeante.

Ce système dual pour la scolarité obligatoire (de 11 à 15 ans jusqu’en 1972, puis jusqu’à 16 ans) a été remplacé dans les années 1960 par un système unifié, le comprehensive system, dont les collèges uniques avaient pour nom comprehensive schools.

Au chapitre II, Éric Maurin compare l’organisation duale initiale, utilisant une sélection à l’issue du primaire, au système de collège unique qui a ensuite été mis en place. Au chapitre 3, il fait de même pour l’Irlande du Nord, où la transition d’un système à l’autre s’est déroulée de façon différente.

L’auteur remarque que la relation entre le rang à 11 ans et le score à 16 ans est à peu près linéaire pour la moitié des élèves les moins bien classés à 11 ans (la moitié gauche du graphique), tandis qu’ensuite elle ne l’est plus, la courbe s’élevant de plus en plus vite. Il voit dans cette allure de la courbe, qui tourne sa concavité vers le haut, une preuve de ce que les différences d’accès aux grammar schools, qui ne jouent que pour les cinq déciles supérieurs du classement à 11 ans, accroissent les inégalités de performances à 16 ans.

En soi, la conclusion n’est pas absurde : on peut imaginer qu’un élève doué va généralement « s’éclater » en grammar school, et en sortir avec d’excellentes performances, tandis qu’un élève moyen ne tirera peut-être en moyenne pas plus de profit de cette formation que de la fréquentation des comprehensive schools. Cette hypothèse est d’ailleurs cohérente avec la politique de sélection qui était celle des grammar schools : le corps professoral de ces établissements savait probablement que son enseignement, conçu pour des élèves doués pour les disciplines académiques, serait moins adapté à des élèves moyens, et a fortiori médiocres, dans ce domaine. Mais il s’agit d’une hypothèse (qui ne ferait guère l’affaire d’Éric Maurin) sans rapport avec le graphique et la relation censés l’étayer.

D’un point de vue technique, on ne peut qu’être (désagréablement) surpris : mettre en relation un classement, c’est-à-dire une variable ordinale, avec un score, c’est-à-dire une variable cardinale (39), exige de prendre des précautions dont, en l’espèce, on ne voit aucune trace. La « démonstration » repose sur l’idée qu’en l’absence d’influence du système scolaire, la relation entre les deux variables devrait être linéaire : si le score à 16 ans s’élève de cinq points entre l’élève le moins bien classé à 11 ans et l’élève arrivant en soixantième position sur cent (40), il devrait « normalement » s’élever encore de 5 points quand on passe de la soixantième à la vingtième position, et de 2,5 points entre le vingtième et le premier.




Or toute personne ayant construit ou fait passer des batteries de tests scolaires, tels que des QCM (questionnaires à choix multiples) ou des séries de petits exercices, sait que l’étalement des notes (des « scores » ) est rarement le reflet linéaire des différences de rang. Par exemple, les notes des 60 % d’élèves « moyens » s’accumulent entre 8 et 12 sur 20, tandis que sur seulement 20 % d’élèves en queue de peloton on passe de 0 à 7, et sur les 20 % du dessus du panier, de 13 à 19. Nous voulons bien croire que les pédagogues anglais maîtrisent remarquablement l’art de calibrer leurs batteries de tests, mais de là à ce qu’ils les aient construites sur le modèle dont Éric Maurin aurait besoin pour sa démonstration des décennies plus tard, il y a tout de même une marge. Voilà en tout cas une coïncidence qui mériterait d’être vérifiée !

Or de ces tests, l’ouvrage sous revue ne dit rien (41). Nous ignorons en quoi ils consistent. Autant dire que les résultats sont des données purement abstraites, dépourvues de toute dimension pratique. Des relations sont établies entre des séries de nombres, mais que représentent réellement ces nombres ? Mystère ! Comment peut-on, en partant ainsi de données dont on ignore le rapport à la réalité, en tirer des enseignements pratiques, tels que ceux qui conduisent l’auteur à écrire « c’est entre 11 et 16 ans que se creusent les inégalités au sein du groupe d’élèves le plus exposé aux inégalités d’accès aux grammar schools » ?

Tirer des conclusions de la non linéarité de la relation entre classement et notes représentée sur la figure 2 est donc bien imprudent : on peut se demander si la volonté d’arriver à une certaine conclusion – le caractère antisocial des grammar schools – n’a pas ici pris le pas sur la rigueur scientifique.





Exemple n° 2

Dans l’ouvrage sous revue, cette relation qui est grosso modo linéaire, sauf aux extrémités (pour les premiers et les derniers du classement à 11 ans), sert à conforter l’idée que l’hypothèse avancée à partir de la figure 2 est la bonne. Le raisonnement est le suivant : si la relation est linéaire quand on reste à l’intérieur d’un système unique (le primaire), alors sa non linéarité quand on passe du primaire au secondaire vient du dualisme existant dans le secondaire entre grammar schools et comprehensive schools.

Un tel constat pourrait constituer, non pas une preuve stricto sensu de la proposition en question, mais du moins un test passé positivement par cette proposition, si les relations étaient comparables. Or elles ne le sont probablement pas : elles portent sur des tests destinés dans un cas (fig.2) à de jeunes enfants de 7 ans, et dans l’autre (fig. 3) à des adolescents de 16 ans : quelle probabilité y a-t-il pour que les différences dans la conception des tests ne soient pas plus déterminantes que la dualité ou l’unicité de l’expérience scolaire des enfants pour expliquer la plus ou moins grande linéarité de la relation qui relie les classements à un test (« rang à 11 ans » ) aux résultats (cardinaux) à deux autres tests (« résultats aux tests passés à 7 ans » pour la fig.3, « test de mathématiques passé à 16 ans » pour la fig.2) ?

En l’absence des précisions requises, le lecteur est prié de croire sur parole ce qu’on lui dit.

Les graphiques et autres indications ne sont pas de nature à permettre la compréhension d’un phénomène et à vérifier la pertinence des affirmations énoncées ; ils servent plutôt à faire croire par un étalage de figures et de commentaires d’apparence savante qu’il s’agit d’un travail scientifique réalisé dans les règles de l’art.

Cela peut impressionner un lecteur qui n’est pas de la partie, mais pas un économiste regardant attentivement ce qui est écrit.





Exemple n° 3
Cette fois, pour cette cohorte née 12 ans après celle des figures 2 et 3, on est en présence d’une bizarrerie : il semble y avoir autant de points, donc de résultats aux tests, pour les 20 % d’élèves les moins biens classés à 11 ans, que pour les 60 % situés immédiatement au dessus, et on retrouve une accumulation de points pour les 20 % les mieux
classés. Dans le working paper que reprend ce passage du livre sous revue, les graphiques
sont plus grands, si bien qu’il est plus facile de compter les points : on en obtient 19 ou 20 pour le premier quintile, 20 ou 21 pour les trois suivants, et 16 pour le dernier. Cela est assez mystérieux : normalement, il devrait y avoir un point pour un nombre donné d’élèves, donc le même nombre de points pour chaque quintile (42).

Aucune explication n’est donnée : inutile, le passage ne fait pas appel à l’intelligence du lecteur, il remplit son office dès lors que le graphique donne une impression de linéarité conduisant à souscrire à l’idée selon laquelle le passage à l’école unique (comprehensive school) a supprimé les inégalités engendrées par le système dual qui existait auparavant.





4 - Taux de chômage et d’emploi des jeunes diplômés

Éric Maurin indique à juste titre qu’il existe des précautions à prendre pour interpréter le taux de chômage des « jeunes » , c’est-à-dire de la tranche d’âge 16 - 24 ans. Les jeunes les moins diplômés, qui entrent sur le marché du travail à 16 ou 17 ans, sont bien plus fréquemment chômeurs que les plus diplômés. Or ils passent 8 ou 9 ans dans la catégorie statistique « jeunes actifs » , tandis qu’à la sortie d’une formation bac + 4 ou bac + 5, on a déjà 21 à 24 ans, si bien que l’on reste beaucoup moins longtemps dans cette catégorie.
Par rapport à l’ensemble de la population active, le sous-ensemble « jeunes actifs » souffre donc d’une surreprésentation des éléments les plus exposés au risque de chômage, ce qui explique en partie le taux élevé du chômage des jeunes (43). De ce fait, il serait imprudent d’imputer ce taux élevé, sans autre forme de procès, à l’inefficacité de la formation initiale.

Ceci étant, Éric Maurin s’appesantit sur le double fait suivant (44) :
– Premièrement, « la proportion de diplômés du supérieur passe de 22 % environ pour la génération née en 1965, à près de 40 % pour la génération
1975 » ;
– Deuxièmement, « le taux de chômage dans les années suivant la sortie de l’école diminue d’environ 5 points entre les générations nées entre 1965 et 1970 ».
Interprétant les chiffres qu’il fournit, l’auteur affirme que « le surcroît de formation initiale reçu par les générations du début des années 1970 (sic) par rapport à celles du milieu des années 1960 se traduit au total par une diminution du taux de chômage d’environ 5 points (19,2 % vs 14,2 %) après quatre à six ans sur le marché du travail. Chaque augmentation de 1 point de la proportion de diplômés du supérieur génère ainsi une baisse de 2 points du taux de chômage deux à trois ans après la sortie de l’école, et de 1 point quatre à six ans après la sortie de l’école. » (p. 147).




Premièrement, la différence entre 40 % et 22 % s’élevant à 18 points, à supposer que la diminution de 5 points du taux de chômage considéré soit entièrement attribuable à l’augmentation du nombre de diplômés – ce qui n’est pas démontré –, 5 divisés par 18 ne font ni 1, ni a fortiori 2, mais 0,28. Le lecteur est ainsi prié d’accepter un usage tout à fait particulier de la règle de trois.

Deuxièmement, il suffit de regarder le graphique 12 pour constater que la cohorte 1965 fait un score extraordinairement mauvais. Si, au lieu d’aller de la cohorte 1965 à la cohorte 1970, Éric Maurin allait de 1966 à 1971, il n’aurait à faire état d’aucune diminution du taux de chômage, mais au contraire à une légère hausse ! Il est ainsi pris en flagrant délit d’avoir choisi l’exemple sur lequel il base son raisonnement, non pour son caractère représentatif, mais bien au contraire parce que, du fait de son caractère atypique, il correspond à ce qu’il voudrait faire croire au lecteur.

Troisièmement, la faculté de compréhension du lecteur est à nouveau mise à l’épreuve dans la phrase suivante : « En extrapolant, la réduction totale du chômage des jeunes en début de vie active demanderait une augmentation de 35 % à 55 % de la proportion de diplômés du supérieur. » L’expression est ambiguë : s’agit-il de faire passer de 35 % à 55 % la proportion des jeunes qui obtiennent un diplôme du supérieur ? ou bien de majorer le taux de diplômés d’un pourcentage compris entre 35 % et 55 %, c’est-à-dire de le faire passer de 40 % à une valeur comprise entre 54 % et 62 % ?



Dans le premier cas, on voit mal pourquoi le point de départ est un taux de diplômés égal à 35 % plutôt que 40 %, valeur atteinte à la fin de la période sur laquelle Éric Maurin effectue ses calculs. On ne voit pas davantage (sauf, encore une fois, changement révolutionnaire de la bonne vieille règle de trois) comment 20 points de plus pour le pourcentage de diplômés se traduiraient par 14,2 points de moins pour le chômage, alors que les 18 points de plus durant la période d’observation se sont traduits par seulement 5 points de moins pour le chômage ! Drôle de règle de trois !

Dans le second cas, il s’agit d’augmenter la proportion de diplômés, à partir des 40 % initiaux, de 14 à 22 points. Là encore, sachant qu’une augmentation de 18 points fait baisser le chômage de 5 points, il faudrait tout autre chose qu’une simple extrapolation linéaire pour qu’une augmentation supplémentaire de 22 points (et a fortiori de 14) le fasse baisser de 14,2 points : cela signifierait une augmentation fantastique des bénéfices de la « démocratisation scolaire » dans la zone précisément où l’on atteint le chômage frictionnel, très difficile à diminuer, et a fortiori à supprimer.

Bref, l’usage que fait Éric Maurin de son exploitation originale des enquêtes emploi de l’INSEE est passablement obscur. Il met son lecteur face à une sorte de logomachie arithmétique et statistique propre à impressionner ceux qui ne sont pas trop à l’aise avec les chiffres, ou qui n’ont pas le temps de se livrer aux nombreuses vérifications nécessaires. Un tel genre littéraire ressemble davantage aux boniments d’un camelot qu’aux explications claires d’un scientifique faisant oeuvre de vulgarisateur pour ses propres recherches.

Reste à savoir si la relation statistique établie dans ce chapitre entre la progression du nombre des diplômés de l’enseignement supérieur et l’amélioration de l’insertion professionnelle des jeunes est un argument solide en faveur de ses choix de politique scolaire et universitaire : examinons en conclusion ce point auquel se rattache toute la théorie d’Éric Maurin..





Conclusion : la vraie question scolaire reste à poser



Le livre sous revue a échoué à démontrer que l’expansion scolaire purement quantitative est la potion magique capable de mener la France au plein emploi et à un fort recul des inégalités. Son échec tient à la fois à la mauvaise qualité technique de certains chapitres et à l’importance trop grande donnée au quantitatif par rapport au qualitatif, provenant d’une difficulté à appréhender la variété des talents et des compétences à mettre en oeuvre dans le « nouveau monde économique » qui se construit depuis quelques décennies.

L’ambition de ce livre était de déboucher sur des propositions visant à faire évoluer le système scolaire et universitaire français dans le sens que requièrent les transformations actuelles du monde. Il présente cette évolution comme étant bloquée par des réactionnaires, élitistes ou malthusiens, soucieux de préserver des privilèges ou croyant qu’il y a besoin de beaucoup plus de bras que de cerveaux. Or, contredire ces quelques grincheux disposés à nier l’évidence, c’est enfoncer une porte ouverte. Pourquoi donc l’auteur a-t-il ainsi défendu l’expansion scolaire contre des attaquants imaginaires ? On comprend mal les raisons d’un tel acharnement, si ce n’est pour déconsidérer, en les assimilant à des ennemis du développement de la formation initiale, ceux qui estiment que la sélection n’est pas forcément mauvaise, non plus que l’émulation, le libre choix de l’école, le contrôle des acquisitions de connaissances et de savoir-faire, la diversification des cursus en fonction des caractéristiques des enfants, adolescents et jeunes, les impératifs de culture générale, les exigences d’une réelle maîtrise dans certains domaines, etc.

L’armée insignifiante des ennemis de l’expansion scolaire a donc été taillée en pièces dans le but de semer le doute parmi ceux, fort nombreux, qui ne partagent pas les options d’Éric Maurin en faveur du collège unique, du baccalauréat pour tous, du passage automatique d’une classe à l’autre et de la réduction des exigences. Le livre sous revue culmine au chapitre VII, où il est expliqué que les évènements de mai 1968 ayant abouti à faire passer de moins de 60 % à plus de 80 % le taux de réussite au bac ont été des plus bénéfiques, non seulement pour les intéressés (les candidats qui auraient redoublé leur terminale, ou qui auraient quitté le lycée sans être bacheliers, en l’absence des évènements), mais pour le pays dans son ensemble.

Or la question névralgique est la suivante : n’a-t-on pas, depuis plusieurs décennies, trop misé sur le quantitatif au détriment du qualitatif ? En se gargarisant de bons résultats au bac, fussent-ils obtenus au moyen d’une diminution sensible des exigences, n’a-t-on pas négligé d’autres formations, tout aussi qualifiantes (ou davantage) ? Fallait-il multiplier les établissements scolaires et universitaires traditionnels, en oubliant des formations plus innovantes, mieux adaptées aux besoins du monde contemporain et à venir ? Fallait-il brider la recherche pédagogique, en interdisant, ou du moins en rendant financièrement acrobatique, toute initiative qui ne se coulerait pas dans le moule officiel ?





Le livre sous revue est porteur du projet traditionnel, en cours de réalisation depuis près d’un demi-siècle, qui n’a pas su correctement doter les enfants et les jeunes de l’ensemble très vaste et diversifié de toutes les qualifications réellement utiles. Ce projet ne valorise pas les compétences, mais les diplômes : la réalité s’efface devant une fiction en papier. Ce nominalisme (ou formalisme), qui imprègne tant de secteurs de nos institutions administratives et judiciaires, forme un mélange des plus nocifs avec la forme abâtardie de l’idéal démocratique que l’on trouve sous des plumes telles que celles d’Éric Maurin : il conduit alors à la multiplication d’années d’études inutiles, voire abêtissantes, au prétexte qu’il serait injuste que chacun n’ait pas sa peau d’âne.

La nouvelle question scolaire fait ainsi songer à un épisode historique ancien que le lecteur ne m’en voudra pas de rappeler. C’était peu après la Libération ; il y avait pléthore de billets en circulation, mais pas grand chose dans les magasins : les avoirs monétaires étaient visiblement trop importants au regard de la faible production de biens et services. Pour éviter l’inflation, Pierre Mendès-France, alors ministre de l’Économie, voulut geler une partie des avoirs monétaires. Son collègue des Finances, René Pleven, fit alors (paraît-il) cette déclaration qui condense en quelques mots toute la bêtise du nominalisme : « les Français n’ont déjà pas de quoi se nourrir ; on ne va pas en plus les priver de monnaie ! » Les Pleven d’aujourd’hui sont nombreux à sévir dans le domaine de la formation initiale ; leur devise pourrait être : « pour entrer du bon pied dans le monde économique, les jeunes Français manquent cruellement de connaissances et de compétences ; on ne va pas en plus les priver d’années d’école et de diplômes ! »
Cette préférence pour l’apparence au détriment de la réalité des qualifications est imposée au pays par un processus que Philippe Nemo45 décrivit voilà déjà longtemps : « C’est précisément l’imposture des réformateurs (de ceux qui s’autoproclament tels) d’avoir posé le problème scolaire sous la forme de ce dilemme : si vous voulez le progrès scolaire de la nation, vous devez vouloir l’école de masse ; si vous refusez l’école de masse, c’est que vous êtes contre le progrès scolaire tout court. » Avec quatorze ans d’avance, cela indique parfaitement le piège dans lequel le livre sous revue essaye d’enfermer le lecteur. Mais les mâchoires de ce piège, toute la présente analyse s’est efforcée de le montrer, ne sont pas si puissantes qu’un peu de bon sens ne puisse les desserrer ! Il est possible de développer un ensemble diversifié de formations exigeantes, articulées avec l’apprentissage sur le tas, au sein duquel chacun, quels que soient ses qualités innées et son héritage familial et social, trouvera sa place et s’épanouira mieux que dans les formations nominalistes aujourd’hui imposées.

Quant à l’importante question du vivre ensemble, reprenant la thèse de l’économiste Richard Mayard46, Éric Maurin part du principe qu’il s’agit « d’amener à maturité de nouvelles générations, non seulement mieux instruites, mais également capables de vivre ensemble plus heureux (sic) après avoir fait l’apprentissage d’une plus grande confiance mutuelle. » On applaudit des deux mains. Mais il faudrait pour cela, selon lui, en finir avec les classements, « la logique de la sélection et de la concurrence », car elles mènent au redoublement, à l’échec et finalement à l’exclusion des « derniers de la classe », alors même que leur niveau absolu est suffisant. Et là s’effectue un basculement dans la naïveté. Le monde est rempli de concurrence et de sélection : nous n’allons pas le changer d’un coup de baguette magique. Il s’agit d’apprivoiser, d’humaniser, la concurrence et la sélection, au lieu de rêver à leur éradication. Le but de l’éducation doit être de former des compétiteurs fair play, capables de coopérer entre eux aussi souvent que possible, mais aussi de s’opposer les uns aux autres si nécessaire. Il n’est pas de produire à la chaîne des moutons !





Notes



1 : L’enquête annuelle de l’assurance chômage française sur les « besoins en main-d’œuvre » auprès de 1,5 million d’entreprises indiquait en 2008 que 650 000 recrutements – plus d’un sur deux souhaités par ces employeurs – pourraient être retardés cette année faute de candidats ayant les compétences requises (Les Échos du 9 avril 2008).

2 : E. Morin, La méthode, Seuil, 6 vol., 1977 à 2004 ; E. Morin et J. L. Le Moigne, L’intelligence de la complexité, l’Harmattan, 1999.

3 : Un scalaire est un nombre, par opposition aux vecteurs. Un vecteur peut être repéré par un ensemble de nombres, autant que l’espace auquel il appartient a de dimensions. Par exemple, la production est un vecteur, dans un espace à des milliers de dimensions (on produit des vélos et des coupes de cheveux, des artichauts et des consultations médicales, des concerts et des actes d’état-civil, etc.). Ce qui est vectoriel est difficile à appréhender, parce que complexe ; on remplace donc souvent le modèle vectoriel, qui rendrait assez bien compte de la réalité, par un modèle scalaire qui la schématise considérablement : ainsi le PIB résume-t-il par un simple chiffre, un nombre de milliards d’euros – un scalaire – un ensemble extraordinairement diversifié de biens et de services. C’est un exemple de réduction scalaire d’une réalité vectorielle. Ce faisant, on se contente d’une information très pauvre par rapport à celle dont il serait nécessaire de disposer pour réaliser des analyses approfondies.

4 : Éric Maurin, Le ghetto français, enquête sur le séparatisme social, Seuil/La République des idées, 2004.

5 : Dans un ensemble totalement ordonné, deux éléments sont toujours comparables : l’un est supérieur ou égal à l’autre. Mais comment savoir si la catégorie des ophtalmologistes est située en dessus ou en dessous de celle des radiologues ? On est tenté d’utiliser le critère des revenus, c’est-à-dire une simplification scalaire d’une réalité vectorielle, dont on retient une seule dimension, jugée plus importante que les autres : l’argent. Les économistes les plus exigeants intellectuellement se contentent rarement d’une telle réduction scalaire ; par exemple, ils s’abstiennent d’ordonner les pays d’après leur seul PIB, ou les ménages simplement d’après leur revenu. A l’instar du bonheur, l’économie ne se limite pas aux questions d’argent.

6 : Il s’agit de produits financiers complexes, fort utiles dans certaines circonstances, mais dont certains sont à l’origine de la dévastatrice crise financière dite des subprimes.

7 : « Les politiques conduites au cours des dernières décennies ont abouti, comme le constate Antoine Prost, au résultat exactement inverse à celui qu’espéraient leurs initiateurs. Alors qu’un bon tiers des élèves des grandes écoles étaient issus des milieux modestes au cours des années soixante, ce pourcentage s’est effondré. » Cf. Philippe Conrad, « L’école unique et la démocratisation manquée », Les Cahiers de SOS Éducation, n° 5, déc. 2007. La citation de Prost contenue dans cet article est d’autant plus intéressante que cet historien n’a pas écrit seulement : « il y a eu démocratisation avant les réformes qui ont eu pour objectif de la réaliser et celles-ci l’ont au contraire freinée » ; il commente : « C’est un paradoxe terrible pour les réformateurs dont j’ai fait partie ».

8 : Le Lexique d’économie publié par Dalloz sous la direction du Pr. Ahmed Silem (10ème éd., 2008) donne de l’effet pervers la définition suivante : « Résultat d’une mesure de politique économique qui va à l’encontre de l’objectif ».

9 : Voir la note 16. Prost présente au contraire la caractéristique la plus marquante de l’esprit scientifique : en présence de faits qui contredisent la théorie jusqu’alors utilisée, être capable de remettre cette dernière en question.

10 : Il y aurait une réflexion passionnante et importante à mener sur la montée en puissance de la « tchatche » parmi les jeunes. L’institution scolaire et un certain type d’éducation ont en effet appris à ces derniers à être raisonneurs, c’est-à-dire à fournir des monceaux de raisons plutôt qu’à faire appel à leur raison. La parole et l’écrit, l’argumentation, sont alors employés comme des armes au service de l’intérêt personnel et non comme des instruments au service de l’échange d’informations et d’idées. Les hommes politiques sont coutumiers d’une telle pratique. Celle-ci apparaît d’autant plus dangereuse qu’elle contribue à défaire le lien social et à ruiner la confiance naturellement mise par les populations dans leurs élites.
Historiquement, elle renvoie aux pires dérives de la sophistique. Le dévoiement sophistique du système scolaire et universitaire français porte une lourde responsabilité dans le développement de cette forme de pollution intellectuelle et sociétale.

11 : Le livre sous revue signale p. 236 que « les scolarités dans les grandes écoles sont presque exclusivement accaparées par les enfants des classes supérieures », mais il ne note pas l’accroissement de ce phénomène, qui cadre mal avec sa thèse concernant les bénéfices que tireraient du collège unique et du bac au rabais les enfants doués des classes populaires.

12 : Oh ! Editions, 2007.

13 : Face à face avec Xavier Darcos, Figaro magazine, 5 juillet 2008.

14 : La Croix, 23 juin 2008, interview réalisée par Denis Peiron

15 : Voir, partie 3, un article INSEE sur ce sujet.

16 : « L’analyse méticuleuse des réformes de la durée de la scolarité obligatoire aux Etats-Unis ou en Angleterre révèle que ceux que ces politiques obligent à rester plus longtemps à l’école y gagnent en fait ensuite énormément tout au long de leur vie » (pp. 267-268).

17 : Voir toute la première partie, intitulée « l’âge du collège unique ».

18 : « Les réformes visant à augmenter le choix des familles en libérant la compétition entre les établissements scolaires (par exemple en supprimant la sectorisation scolaire) ne laissent pas imaginer de clairs bénéfices là où elles ont été menées, et posent en revanche de sérieux problèmes sociaux. » (p 19). Voir surtout le chap. X intitulé « La question du libre choix des parents et de l’autonomie des écoles ».

19 : « Contrairement à une idée qu’aiment caresser les nostalgiques de tous bords, ce sont bel et bien les plus doués des classes populaires qui perdraient le plus au jeu de la sélection précoce. » (p. 15).

20 : La Dépense intérieure d’éducation est estimée à 121 milliards d’euros pour la France en 2006, soit 6,8% du PIB.

21 : Voir à ce sujet : J. Bichot, Enseignement et recherche : on peut faire mieux pour moins cher, Les monographies de Contribuables Associés, n° 10, sept. 2007.

22 : Par exemple, les difficultés des retraites par répartition sont pour une bonne part la conséquence du sous-emploi des personnes âgées de 55 à 65 ans, tranche d’âge qui a un taux de chômage plutôt modeste, mais aussi un taux d’emploi particulièrement faible, notamment en France.

23 : Eric Maurin plaide sans s'en rendre compte pour la thèse opposée à la sienne.
Voulant démontrer que l'éducation est plus qu'un « simple signal pour les employeurs », Eric Maurin développe (pp. 176-177) l'argumentation suivante :
« Dans un article récent, John Altonji et Charles Pierret révèlent, par exemple, qu'au fur et à mesure que les salariés gagnent en expérience sur le marché du travail, leur salaires dépendent de moins en moins des informations les plus faciles à acquérir sur leur productivité potentielle (comme l'éducation) et de plus en plus étroitement des informations difficiles, voire impossibles à se procurer (comme le résultat à des tests confidentiels d'aptitude au service militaire). Au bout de quelques années, les différences de salaires au sein d'une entreprise se laissent ainsi mieux prédire par les résultats à des tests d'aptitude que personne n'a jamais pu consulter que par des diplômes que les employés ont pu faire valoir auprès de leur employeur. A supposer qu'ils existent vraiment, le travail de J. Altonji et C. Pierret suggère ainsi que les effets de signal ont une durée de vie assez courte, la vie professionnelle agissant comme un puissant révélateur des qualités réelles de chacun aux yeux des employeurs »._ Ce passage est remarquable car Eric Maurin, croyant appuyer sa thèse relative aux effets massivement positifs de la scolarité certifiée par les diplômes, en montre la faiblesse. En effet, si des tests d'aptitude (notamment de QI) sont plus prédictifs de l'évolution du salaire que le niveau de diplôme, cela veut dire que le système scolaire n'est pas uniformément efficace. Cela montre aussi que les employeurs, à défaut de posséder l'information la meilleure (le résultat aux tests d'aptitude) utilisent le diplôme comme un signal leur donnant une indication - fut-elle bien imparfaite - sur les qualités du candidat. Conformément au dicton, faute de grives (les tests), ils mangent des merles (les diplômes). Ensuite, quand des signaux plus efficients sont disponibles (la façon dont les personnes embauchées font leurs preuves), ils les utilisent.
La théorie du signal sort donc renforcée de la référence faite par E. Maurin à un article paru dans une prestigieuse revue américaine d'économie(le Quaterly Journal of Economics) : les employeurs utilisent bel et bien le diplôme comme un indicateur de qualités qui n'ont pas été acquises à l'école, en même temps que comme un signal de bagage scolaire. De plus, l'article cité montre l'importance des qualités innées ou forgées par d'autres méthodes que la scolarisation, au détriment de la thèse de E. Maurin qui cherche à minimiser cette importance pour faire ressortir les bienfaits de ce qu'il appelle la démocratisation scolaire.

24 : L’auteur emploie, pour désigner cette notion, le terme de « génération », mais la classe d’âge correspondant à une seule et même année de naissance est de préférence désignée par le mot « cohorte ».

25 :L’auteur emploie le terme de « sortie de l’école », mais il s’agit visiblement de la fin des études, qu’elles soient supérieures ou secondaires.

26 : Durant cette période, l’âge de fin d’études a progressé de deux bonnes années, si bien que « 4 à 5 ans après la fin des études » signifie 2 ans plus tard pour la cohorte 1975 que pour la cohorte 1960.

27 : (tableau)

28 : J.-F. Giret, E. Nauze-Fichet, M. Tomasini, « Le déclassement des jeunes sur le marché du travail »,
INSEE, Données sociales édition 2006, pp. 307 - 314.

29 : L’enquête a porté sur un échantillon de 56 000 jeunes parmi les quelque 750 000 qui ont achevé leur formation initiale en 1998. Elle se poursuit actuellement encore sur un sous-échantillon de 20 000. Elle constitue une source d’observation majeure sur l’insertion professionnelle en France.

30 : Référence à l’article qui constitue la mascotte de la littérature relative aux asymétries d’information : G. Akerlof ; « The markets for lemons : quality uncertainty and the market mechanism », QJE, 1970, 89, pp. 488-500. Les anglo-saxons appellent familièrement lemons les voitures en mauvais état.

31 : Par exemple M. Deye, « L’encadrement intermédiaire : entre malaise et mutations », CNRS, Maîtriser, 1999, n° 552, pp. 17-24.

32 : Le succès de librairie (200 000 exemplaires vendus en 7 mois) rencontré par Bonjour paresse, (éd. Michalon, 2004), de Corinne Maier, cadre à mi-temps chez EDF et psychanalyste, est symptomatique de ce désenchantement, sujet principal du livre, qui conduit l’auteur à préconiser un désengagement : rester en place, mais ne plus s’impliquer, faire semblant.

33 : Bernard Houot, polytechnicien en poste dans une très grosse société d’informatique, a voulu se rendre compte par lui-même de ce que signifie enseigner les mathématiques au lycée. Il raconte son expérience dans Coeur de prof, ou l’année sabbatique d’un cadre d’entreprise dans l’enseignement secondaire (Bernard Houot, 1990). Dans sa conclusion, qui prend la forme d’une lettre au ministre de l’Éducation nationale, on peut lire : « Vos troupes se démoralisent. Vous devez être angoissé à la pensée de tous ces profs qui se désespèrent et qui ne sont plus considérés ». Dix-huit ans plus tard, une enquête de Caroline Brizard, « Profs au bord de la crise de nerfs », Le Nouvel Observateur n° 2259, 21 février 2008, montre (exemples et témoignages à l’appui) que la situation n’a fait qu’empirer. Et l’observatoire de la délinquance dénombre plus de 15 000 agressions annuelles à l’encontre d’enseignants, sans compter les incivilités, dont la plupart ne donnent lieu à aucun enregistrement.

34 : Le Seuil/République des idées, 2006. Les classes moyennes sont souvent considérées comme composées des ménages dont le niveau de vie est situé entre celui des « celui des 20 % les plus riches et celui des 20 % les plus pauvres. Les professions intermédiaires, et une bonne partie des « cadres moyens », en font partie.

35 : Titre d’un de ses ouvrages paru aux PUF, 1reéd. 1998.

36 : « Même si les jeunes adultes de 2006 disposent en moyenne de deux années d’études en plus [que leurs parents], ils sont la première génération qui, en période de paix, fait moins bien que ses parents au même âge », écrit Louis Chauvel dans la présentation de son ouvrage.

37 : Si Y = Log (y) et X = Log (x) où x et y sont les revenus des parents et des enfants respectivement, alors la dérivation de la formule de régression linéaire Y = AX + B donne Dy/y = A Dx/x.

38 : Nous remercions l’auteur d’avoir bien voulu nous communiquer le working paper (Éric Maurin et Sandra McNally, « The Consequences of Ability Tracking for Future Outcomes and Social Mobility », CEE discussion paper, 2007), cité dans son livre, mais introuvable car en cours de révision, dont sont extraites les figures reproduites dans le livre sous revue et, à titre d’illustration, dans la présente monographie. Ce document montre que la question de la comparabilité des tests n’a pas été négligée par les chercheurs, même si elle n’est pas mentionnée dans le livre sous revue, travail de vulgarisation : elle a été démontrée, à leur avis, dans un article paru en 2005 dans une revue scientifique bien connue, Journal of Human Ressources.

39 : 1, 2, 3, etc. sont des nombres « cardinaux », qui désignent des grandeurs ; 1er, 2d, 3e, etc. sont des nombres ordinaux, qui repèrent des rangs dans un classement.

40 : Être soixantième sur cent correspond sur l’axe horizontal de la figure 2 au chiffre 0,4. Le chiffre 0 correspond à l’élève le plus mal classé, le chiffre 1 au premier de la classe, et le chiffre 0,8 à celui qui est vingtième sur cent.

41 : Le working paper qui a servi de base à cette partie du chapitre II certifie la comparabilité des tests, comme il a été indiqué dans une note précédente, mais il n’indique pas plus que le livre en quoi consistaient les tests et comment ils parviennent à un aussi remarquable étagement des notes pour une partie des élèves (les moins bons).

42 : L’axe horizontal du graphique porte une graduation qui divise l’ensemble des élèves en cinq parties numériquement égales, les cinq quintiles.

43 : Nous avions expliqué cela il y a plus de vingt ans dans un rapport et avis du Conseil économique et social : cf. L’insertion professionnelle des jeunes, avis adopté par le CES le 27 mai 1987 sur le rapport de J. Bichot.

44 : Les citations proviennent de la p. 166, mais on retrouve des mentions analogues (sans être identiques) p. 161 ; p. 147 ; p. 142 ; et dans une moindre mesure p. 175. Les figures 8 (p. 136), 10 (p. 142), 11 (p. 143), 12 (p. 146) illustrent les affirmations.




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21/11/09

3 – Jean-François Mattéi – La révolution copernicienne de l’enseignement


L’Arène et le Théâtre
Scène 29








Bonjour à Toutes et à Tous.

Nous poursuivons notre présentation des excellents textes de La Nouvelle Revue de l'Education publiés par l’IRIE et SOS Education.



Le précédent était un texte de Robert Redeker, celui-ci est de Jean-François Mattéi.

Ces réflexions sont d’une telle richesse que votre Ménestrel préféré s’incline devant tant d’intelligence et que je vous laisse poursuivre sans attendre.







Résumé :



La pédagogie moderne, depuis John Dewey, a bouleversé le rôle traditionnel de l’école en réduisant un « lieu de réflexion » à un « lieu de vie » assimilé au processus de socialisation de l’élève, au lieu de viser une autre fin : l’humanisation de l’homme. Aussi « le pathos de la nouveauté » qu’Hannah Arendt avait dénoncé dans l’éducation contemporaine, prend-il désormais la forme d’une idéologie de la rupture avec les principes de l’éducation libérale qui formaient un être humain cultivé. La rupture du lien avec l’élève, du lien avec le maître, du lien avec le savoir, du lien avec la substance de l’enseignement – sacrifié à un pédagogisme procédural –, et finalement du lien avec la fin de l’éducation – former un homme – ont abouti à un échec patent dont tous les rapports témoignent. Tant que le système scolaire ne reviendra pas sur cette stratégie de rupture envers l’autorité de la connaissance, nul ne pourra rectifier les échecs endémiques de l’éducation, ni édifier une pédagogie qui permette à chaque enfant d’accéder à son humanité. Si nous n’entreprenons pas cette révolution copernicienne qui place le savoir, et non l’élève, au cœur de l’école, il est à craindre que l’illusion politique de demain ne vienne renforcer l’illusion pédagogique d’aujourd’hui.





La révolution copernicienne
de l'éducation

Par Jean-François Mattéi, membre de l’Institut universitaire de France.
Professeur émérite de l’université de Nice-Sophia Antipolis





Introduction



« N’avons-nous donc pas loisir, Socrate ? »
Platon, Théétète, 172 c


Toutes les enquêtes du ministère de l’Éducation nationale depuis cinquante ans vont dans le même sens : l’école républicaine française ne joue plus le rôle formateur qu’elle avait autrefois et l’écart se creuse entre les meilleurs éléments, qui suivent la voie royale des Grandes Écoles, et la masse des élèves, bientôt des étudiants, qui échouent à maîtriser les connaissances fondamentales avant de connaître de nouveaux échecs dans la vie sociale.
Prenons un exemple officiel. Le document du Haut Conseil de l’Évaluation de l’École, Éléments pour un diagnostic de l’École, devait constituer en 2003 la première étape d’un grand débat politique susceptible de réformer la loi d’orientation scolaire de 1989(1). On sait qu’il n’en a rien été et que les tentatives de réforme des derniers ministres de l’Éducation nationale, qu’il s’agisse de François Bayrou, de Claude Allègre, de Jack Lang, de Luc Ferry, de François Fillon, de Gilles de Robien, ou, depuis mai 2007, de Xavier Darcos, se sont heurtées à de telles résistances syndicales et sociales qu’elles ont été retirées sans délai.

On ne peut ignorer la conclusion désabusée du diagnostic du Haut Conseil, conclusion partagée par tous les acteurs du monde pédagogique : « L’école n’a pas réussi à corriger les inégalités, mais les a amplifiées ». Les commentaires de la presse mettent régulièrement l’accent sur cette réponse négative qui, par rapport à l’interrogation sous-jacente, paraît sans appel. Il faut cependant noter que ce constat décourageant n’a de signification qu’à la condition de postuler que la mission première de l’école est bien de corriger les inégalités sociales. C’est là pourtant une hypothèse que les théoriciens majeurs de la pédagogie, de Platon à Comenius, et de Montaigne et Rousseau à Kant ou Pestalozzi, n’avaient à aucun moment envisagée. Ces derniers ne voyaient en effet dans l’école, nullement un lieu de correction sociale, mais un lieu de formation humaine. Quelle qu’en soit la forme, l’inégalité n’était pas au premier rang de leurs propos. À leurs yeux, l’école devait assurer une fin différente, et bien plus élevée, que la fonction sociale à laquelle on est aujourd’hui tenté de la réduire.



Admettons néanmoins que, pour les sociétés démocratiques dans lesquelles l’espace social a peu à peu absorbé les champs religieux, politique et culturel, la fonction de l’éducation consiste à supprimer les inégalités pour donner à tous les enfants des chances égales de réussite. Nous serons alors obligés d’admettre que l’école du XXe siècle a échoué dans sa tâche, particulièrement depuis qu’elle s’est livrée aux méthodes modernes d’éducation. Hannah Arendt, dans les années soixante, en avait dénoncé implacablement « la faillite », en montrant comment elles avaient mis à l’écart « toutes les règles du bon sens » en faisant « du monde de l’enfant un absolu »(2). Les partisans de cette pédagogie nouvelle ont objecté, et objectent encore, que la critique des méthodes modernes centrées sur les apprentissages du sujet n’est pas recevable parce qu’elle provient d’adeptes d’une pédagogie traditionnelle inadaptée à notre époque. Ces derniers, selon eux, défendraient des conceptions rétrogrades, sinon réactionnaires de l’éducation – l’autorité, la discipline, les études classiques, l’uniforme, etc. –, conceptions qui seraient fondamentalement liées à la culture bourgeoise, en théorie dominante en France depuis Jules Ferry. Chacun a encore en mémoire les critiques sévères du sociologue Pierre Bourdieu et de ses épigones sur le caractère prétendument socialement reproductif du système éducatif français, notamment sous la IIIe et la IVe République.

Cette objection est à l’évidence sans portée. Le critère justifiant une méthode pédagogique, comme la conception éducative qui la fonde, est la réussite par rapport à des objectifs préalablement définis. La pédagogie française, depuis le plan Langevin-Wallon de 1946-1947, a voulu adapter « la structure de l’enseignement » à « la structure sociale » en prenant appui sur un « principe de justice » initial. Il revient à offrir à tous les élèves les connaissances élémentaires – les « fondamentaux » du discours officiel – permettant à terme « le perfectionnement du citoyen et du travailleur ». Mais son échec est tout aussi fondamental puisque, selon les statistiques ministérielles, 20 % des enfants entrés en sixième se trouvent en grande difficulté de lecture . Ainsi, selon les statistiques officielles, ce sont près de 20 % des enfants entrés en sixième qui sont incapables de déchiffrer un texte, pour ne rien dire de ceux, beaucoup plus nombreux, qui sont incapables d’en comprendre le sens. Il convient donc, selon la formule d’Hannah Arendt, de poser à nouveaux frais « l’épineuse question de savoir pourquoi le petit John ne sait pas lire ! »(3). Et tous les petits John, Jacqueline ou Ahmed, sont de plus en plus nombreux à ne pas savoir lire, puis à ne pas vouloir lire, donc à ne pas maîtriser les connaissances essentielles qui ouvrent au monde de la culture humaine.
Comment comprendre ce divorce avéré entre la générosité sociale des intentions pédagogiques affichées et la misère intellectuelle des résultats scolaires obtenus ?





1 L’éducation progressiste

On argue souvent que les enfants d’aujourd’hui ont d’autres moyens d’information que l’école et que la culture de masse à laquelle on les prépare aujourd’hui est radicalement différente de la culture élitiste du passé, pétrie de littérature, de philosophie, d’art et de science. On argue encore que ces mêmes enfants ne voudraient plus être chargés de ces savoirs, qu’ils ne souhaiteraient plus assumer cet héritage, à leurs yeux obsolète et désuet. C’est admettre d’emblée que les enfants de milieux différents resteront soumis à des héritages culturels différents et, bientôt, répondront à des capacités intellectuelles différentes puisque l’école, loin de combler les inégalités, ne réussit qu’à les accroître. Il est pour le moins paradoxal que la massification de l’enseignement, manifestée dans le discours pédagogique dominant par le primat du « groupe-classe » sur l’élève individuel, échoue collectivement à réduire les inégalités que l’on voulait éradiquer. Si l’éducation actuelle, ravagée par le pédagogisme, ne parvient pas à réaliser ses propres objectifs, sans même envisager les finalités dépassées de l’éducation classique que Léo Strauss qualifiait de « libérale » (4), c’est parce que son modèle est de part en part erroné. Pourtant, le système scolaire continue d’imposer aux élèves et aux professeurs des principes et des méthodes pédagogiques qui, non seulement échouent à atteindre leur objectif social, mais encore s’en éloignent, au point de creuser un écart impossible à combler entre ceux qui savent déjà et ceux qui ne sauront jamais.

Le diagnostic de la crise de l’éducation dans les enseignements primaire et secondaire impose en conséquence une étiologie, avant même que l’on songe à légiférer pour imposer une nouvelle thérapie qui aura à peu près les mêmes vertus curatives que les purgations de Molière. On augmentera le nombre des enseignants français, déjà proche du million de personnes (848 835 très exactement pour l’année 2006 (5)) ; on renforcera les personnels
de surveillance et les agents administratifs, déjà trop nombreux (285 957 très exactement pour l’année 2006 (6)) ; on consacrera davantage d’argent au système éducatif alors que ses dépenses croissent plus vite que le produit intérieur brut de la France ; on engagera une énième consultation nationale auprès des élèves, des parents et des spécialistes, etc. Mais on ne songera pas à s’inquiéter du modèle éducatif et des procédures pédagogiques qui, depuis plus d’un siècle, avec l’apparition de l’« éducation progressive » chez John Dewey, ont continûment confondu l’action éducative, orientée vers une fin spécifiquement humaine, avec le processus vital de la conscience individuelle et sociale.





On peut dire en effet que la pédagogie moderne est issue en grande partie des thèses du philosophe américain et des « expériences » menées entre 1897 et 1903 par ce dernier à l’école-laboratoire de l’université de Chicago. Il existait, certes, au début du XXe siècle d’autres mouvements progressistes aux États-Unis en matière d’enseignement ; mais ce sont les expériences pédagogiques de Dewey – qu’il nommait des « transactions », terme d’origine commerciale, parce qu’elles expriment le lien continu entre l’enfant et son milieu social – qui inspirèrent les théories puis les applications de l’éducation nouvelle, aux États-Unis et à l’étranger.
L’expérience transactionnelle de Dewey tient toute entière dans les affirmations de l’article I : « Ce qu’est l’éducation » et de l’article II : « Ce qu’est l’école », du livre de Dewey publié en 1897 sous le titre Mon Credo pédagogique :

Article I : « Je crois que toute éducation procède de la participation de l’individu à la conscience sociale de la race. Ce processus commence inconsciemment pour ainsi dire avec la naissance, imprègne sa conscience, forme ses habitudes, modèle ses idées et éveille ses sentiments et ses émotions ».

Article II : « Je crois que l’école est, en premier lieu, une institution sociale. L’éducation étant un processus social, l’école est simplement cette forme de vie communautaire dans laquelle sont concentrés tous ces moyens d’action qui seront les plus efficaces pour amener l’enfant à tirer parti des biens hérités de la race, et à employer ses propres capacités à des fins sociales ».

Tocqueville avait été frappé, lors de son voyage aux États-Unis, par le fait que les sociétés démocratiques aimaient le mouvement pour lui-même et indépendamment de la fin à laquelle il pouvait renvoyer. Dewey en est l’illustration la plus remarquable. Son concept de « processus » qui, dans l’activité pédagogique, se substitue à l’idée traditionnelle de « fin » est en effet emblématique d’une conception de l’agir dans laquelle le mouvement n’est plus justifié que par son agitation même et non plus par sa destination ou la fin visée. Ses deux articles de foi sur l’éducation et l’école affirment clairement que le primat du processus vital commande la nécessité du processus social au point d’annuler toute finalité culturelle étrangère. La conclusion s’impose d’elle-même : « L’éducation est un processus de vie et non une préparation à la vie à venir » (7).

Bien que l’article V de ce Credo fasse intervenir in fine et ex machina le « vrai royaume de Dieu » dont « l’enseignant est toujours le prophète », Dewey récusait absolument tout recours à l’extériorité dans l’exercice de l’éducation démocratique. À ses yeux, celle-ci devait se déployer de façon immanente dans la vie de l’élève. À la pédagogie traditionnelle qui soutenait que l’éducation est « une formation qui se fait du dehors », l’extériorité se présentant sous la figure du maître et du savoir, Dewey opposait radicalement la pédagogie progressive qui est « un développement qui procède du dedans » (8). L’extériorité était dénoncée comme l’imposition forcée d’une connaissance qui contraindrait, du fait de la discipline considérée, le cours des pensées de l’élève, alors que l’éducation nouvelle devrait développer « l’expression et la culture de la personnalité » comme « l’activité libre » du sujet.

La messe est dite. Désormais l’éducation ne se donnera plus pour but d’enseigner à l’enfant ce qui vient des autres, mais de lui révéler, par une suite de procédures pédagogiques, ce qui est issu de son propre fonds comme s’il était, à lui seul, l’origine et la fin de la culture. On oubliera par la suite tout ce que Dewey gardait de l’enseignement classique et libéral, dont il était lui-même le produit, pour ne plus voir dans l’éducation nouvelle que le rejet de l’enseignement ancien au profit de la libre spontanéité de l’élève.





2 La rupture du pacte pédagogique

Dès lors que la tâche de l’école est d’accompagner un double processus vital et social, et non de conduire une action intellectuelle qui vise une tout autre fin, c’est-à-dire l’humanisation de l’homme, le « pathos de la nouveauté » que dénonçait Hannah Arendt dans l’éducation contemporaine prend la forme d’une idéologie de la rupture. Elle ne peut plus reconnaître la vérité de ce que Léo Strauss appelait, dans une lignée kantienne, l’éducation libérale : « L’éducation libérale est une éducation qui cultive ou une éducation qui a pour fin la culture. Le produit fini d’une éducation libérale est un être humain cultivé » (9). L’idéologie nouvelle, en rompant délibérément avec l’idée de « fin », dénoue par conséquent, l’un après l’autre, les liens qui unissaient l’enfant à l’école en un même pacte pédagogique :





a. le lien avec l’élève

L’enfant n’est plus considéré comme un être à « élever » que le maître devrait hausser progressivement vers les connaissances qui l’ouvriront à son humanité. Réduit à un processus social déterminé par des procédures éducatives, il devient un « apprenant » anonyme dont le statut scolaire lui accorde des droits de type démocratique – même si, théoriquement, il demeure mineur – et lui reconnaît les pouvoirs d’un « usager ». Or, éduquer un enfant, c’est l’élever vers l’homme, ou plutôt le hausser vers la véritable idée de l’homme qu’aucun de nous n’atteint jamais : le sens obvie du mot « élève », en français, est suffisamment clair à cet égard. On sait qu’à Rome, le père légitimait son enfant le jour du dies lustricus en le soulevant de terre (tollere filium) et en le tenant dans ses bras ; il marquait par ce geste son intention de l’élever pour en faire un homme. Au-delà de cette reconnaissance symbolique, l’éducation est une élévation d’ordre spirituel vers une fin transcendante, et l’accroissement de connaissance trouve son analogie dans l’accroissement de taille qui fera du petit d’homme ce qu’il nomme spontanément une « grande » personne. Enfin, de même que l’enfant devra devenir grand et assumer sa taille, l’élève devra devenir maître de lui-même et assumer ses connaissances aussi bien que ses actes.




b. le lien avec le maître

Le magister, celui qui par définition en sait « plus », magis, est sommé de s’effacer devant l’enfant pour ne pas contrarier sa spontanéité dans son « lieu de vie » compris comme un espace de convivialité. Il se contente d’aider l’« apprenant » en tant qu’animateur du « groupe-classe », sans rien lui imposer, et sans nul souci des remarques de Kant : « L’être inculte est grossier, l’indiscipliné est violent. La négligence de la discipline est un mal plus grand que la négligence de la culture » (10). Il en résulte que le devoir d’éducation impose la présence d’un maître qui forme l’être encore inculte. Rousseau soulignait que le maître ne doit pas proposer à l’élève ce qui est pour lui faisable, argument paresseux qui revient à faire ce que l’on a déjà fait et, par conséquent, à soumettre le droit au fait, mais de lui proposer ce qui est bon. On ne peut confondre cette adaptation morale avec l’adaptation sociale ; elle témoigne de la perfectibilité de l’homme dont parlait Rousseau, qui inspirera la dignité de l’humanité dont s’inspirait Kant. Dès lors, le devoir d’éducation légitimé par le discours du maître n’est rien d’autre que la découverte de la nature essentielle de l’homme qui doit le porter plus haut que cette nature elle-même. L’éducation est le principe d’identité de l’humanité qui conquiert son autonomie à travers le dépassement de son animalité. Et parce que le concept d’humanité est générique, l’éducation témoigne d’une exigence proprement universelle.





c. le lien avec le savoir

La connaissance n’est plus située au centre du système éducatif pour évoquer la relation de l’homme au monde. C’est désormais l’enfant qui est au « centre » de la scène pédagogique. Là, il règne sans partage, en roitelet de fortune, sans conseiller ni maître. On oublie que l’élève n’est qu’un voyageur passager, privé de bagage initial, alors que l’éducation a pour fin de transmettre un ensemble de connaissances et de principes permanents qui adapteront l’élève au monde édifié par la culture. Montaigne disait dans ses Essais ne pas peindre l’être, mais le passage. Mais on ne saurait enseigner un passager sans le support d’un être qui, lui, ne passe pas : l’école. C’est là que l’enfant va s’arracher à sa singularité pour découvrir l’universel et obéir au commandement de Rousseau : « Hommes, soyez humains, c’est votre premier devoir. Soyez-le pour tous les états, pour tous les âges, pour tout ce qui n’est pas étranger à l’homme » (11). Par la seule éducation, l’homme, à lui-même sa propre fin, devient ainsi ce qu’il doit être, et trouve dans la maturation du temps le sens d’une existence tendue vers l’achèvement de ce qui restera à jamais inachevé. Il en résulte que c’est bien « l’homme abstrait », pour Rousseau, ou « l’idée de l’humanité », pour Kant, qui, en tant que modèle idéal de la pédagogie, donne à chacun des hommes réels le sentiment de la dignité humaine, laquelle se manifeste dans l’existence par le mouvement éducatif à travers l’histoire.





d. le lien avec la substance de l’enseignement

Pour satisfaire le besoin transactionnel de la pédagogie, on a remplacé les fins de la connaissance par des procédures centrées sur des objectifs limités. Le learning by doing de Dewey, compris comme learning by living, avait substitué le « faire » à l’« apprendre » pour mieux éviter le learning by thinking.

Les conséquences ne se sont pas fait attendre. Dans L’École, mode d’emploi, Philippe Meirieu, directeur de l’Institut National de Recherche Pédagogique en 1998, avançait que ce qui fait « l’efficacité scolaire d’un élève », c’est ce qu’il nommait « sa capacité à stabiliser des procédures dans des processus », expression que l’auteur lui-même trouvait « un peu barbare » (12). Mais l’éducation ne saurait se limiter à des pratiques procédurales ; elle exige des contenus substantiels, c’est-à-dire la visée de fins. Une fin est une idée régulatrice de la raison qui commande l’expérience au lieu de se soumettre à elle. On ne saurait la réduire à un simple objectif, entendons à une réalité limitée qui s’accomplirait en suivant la procédure correcte. Définir l’enseignement par ses objectifs et l’éducation par ses programmes est une attitude pédagogiquement et politiquement correcte, ce n’est pas pour autant une attitude pédagogiquement vraie. La correction est une qualité du comportement qui se ramène aux procédures nécessaires pour résoudre un problème donné ; la vérité n’est pas affaire de procédure, et ne dépend pas d’une adéquation des moyens à un objectif déterminé.




e. le lien avec la fin suprême de l’éducation

Il s’agit bien de former un homme, et non un individu fonctionnel défini par une série de processus pédagogiques, administratifs ou sociaux. La vérité de la pédagogie, qui tient à la fin qu’elle se propose plus qu’aux moyens qu’elle utilise, ne se réduit pas à ce qui paraît pédagogiquement correct, car la correction n’est en aucun cas la vérité. Kant a suffisamment établi que « l’homme ne peut devenir homme que par l’éducation » car « il n’est rien que ce que l’éducation fait de lui ». Or l’homme, ajoute-t-il, « ne reçoit son éducation que d’autres hommes, éduqués par les mêmes voies » (13), selon un appel vers l’extériorité qui dénonce à l’avance l’indigence du slogan moderne : « l’élève au centre du système éducatif ». Comme l’a souligné Hannah Arendt, en faisant fond sur saint Augustin, l’homme est cet initium qui a été créé pour qu’il commence une action dans le temps en faisant usage de sa volonté. Mais commencer une action, c’est en viser nécessairement le terme et assurer la continuité de la fin et du commencement, ce qui est l’achèvement même de l’éducation. « Avec l’homme créé à l’image de Dieu, est arrivé dans le monde un être qui, du fait qu’il était commencement courant vers une fin, pouvait être doté de capacités de vouloir et de non-vouloir » (14).

Ces cinq ruptures envers la tradition se ramènent à la thèse absurde d’une éducation concentrée sur l’enfant, et non excentrée sur la connaissance, c’est à- dire à la thèse encore plus absurde d’un enfant qui, pour s’éduquer, devrait se recentrer sur lui-même.

Pour dissiper cette illusion pédagogiste, il faudrait entreprendre une véritable révolution copernicienne de l’éducation : ce ne sont pas les connaissances objectives qui tournent autour du sujet, mais bien le sujet qui tourne autour des connaissances objectives, lesquelles diffusent alors leurs lumières.
Bien des pédagogues contemporains se réclament, pour justifier ce prétendu centrage de l’élève sur lui-même, de Rousseau et de Comenius. Mais ils dissimulent soigneusement, chez le premier auteur, l’autorité du maître, incarnée, dans son extériorité absolue, par le pédagogue d’Émile. Certes, la première éducation pour Jean-Jacques doit être purement négative en empêchant le vice et l’erreur de pénétrer dans le coeur et l’esprit de l’enfant. Certes, encore, le maître doit permettre au germe du caractère de l’élève de se montrer en pleine liberté en laissant mûrir l’enfance dans l’enfant. Mais devra-t-il laisser aller le mûrissement jusqu’au pourrissement sans jamais lui apporter les soins que l’enfant est incapable d’acquérir seul ?

Les principes éducatifs comme les expériences que son précepteur impose à Émile ne proviennent à aucun moment de l’élève lui-même : ils viennent « de la nature, ou des hommes, ou des choses », c’est-à-dire de « trois sortes de maîtres » (15) étrangers à l’enfant au moment même où il entre en pédagogie. Il en va de l’éducation comme de la vérité. Celle-ci, comme le montre le dialogue entre Socrate et Théétète, ne provient pas du jeune homme ou du maïeuticien qui réussit à l’en délivrer. Le dieu seul en est l’auteur, selon
Platon, et ce dieu, seul le savoir peut nous orienter vers lui à travers le lent cheminement de la dialectique
(16).




Les pédagogues modernes ont, de façon parallèle, occulté les principes pédagogiques fondamentaux de Comenius quand ils prétendaient s’inspirer de lui. Son grand ouvrage, le Labyrinthe du monde et le paradis du coeur, en 1623, établissait que l’homme vit dans le régime de la séparation et de la confusion, sur le mode de l’exil, en ayant perdu tout espoir de retrouver sa ressemblance originelle avec Dieu. Le labyrinthe de l’homme et de l’existence a inversé toutes les perspectives pour aboutir à ce que le philosophe tchèque nommait l’« âme fermée », celle qui a perdu le centrum securitatis, le « centre de la sécurité » qu’est Dieu. L’éducation de Comenius avait alors pour fin, non pas d’instaurer on ne sait quelle égalité sociale, en laissant l’enfant se rapporter à son propre centre sans rien lui imposer, mais de forger cette « âme ouverte » qui est le seul salut de l’homme.

Éduquer n’est donc pas une fonction sociale, mais bien un devoir sacré qui permet à chaque homme d’accéder par ses efforts à la conjonction de l’humanité, du monde et de Dieu. Il en résulte que l’éducation universelle du penseur tchèque, la Pampedia, était la réalisation des fins dernières qui permet d’élever tous les hommes à l’humanité. Rien ici qui évoque, si peu que ce soit, les libres dispositions d’un sujet dispensé, dans son idiosyncrasie native, de l’ouverture sur l’extériorité naturelle de toute éducation. Pour Comenius, l’enfant à l’origine n’était « rien », sinon « une matière informe et brute » (17) qui devra être conduite par le maître vers l’humanité. Tous les hommes avancent ainsi, sous la conduite des autres hommes, pas à pas, gravissant « marche après marche » l’escalier qui permet d’approcher sans jamais pourtant atteindre « l’étape suprême » : l’accession à l’éternité !

À défaut d’une éternité que la pédagogie moderne a évacuée au profit d’un présent immédiat, l’éducation a pour tâche de permettre à l’homme de s’adapter à la permanence du monde, comme le soulignait Hannah Arendt, et non à la fugacité des élèves ou aux aléas des modes. Elle lui permet ainsi, en sollicitant son esprit critique, de conquérir et d’augmenter son humanité dans la maîtrise des savoirs et des œuvres. Telle est bien, en son sens premier, l’autorité de l’acte éducatif qui a été contestée et mise à mal par des méthodes pédagogiques hors de tout bon sens. L’« auteur », auctor, est étymologiquement celui qui « augmente », qui « pousse à agir » et qui « garantit de son autorité », augere, ceux qui lui sont confiés, lecteurs ou auditeurs.
La suppression de l’autorité magistrale dans une école réduite à un « lieu de vie » au profit de la libre expression, de la spontanéité créatrice ou de la culture prétendue des élèves, les prive en réalité de l’accroissement de leur savoir et de l’approfondissement de leur humanité. L’auctoritas du maître est la garantie initiale qui accroît la confiance et permet à celui qui s’y confie de développer son assurance au cours de sa formation.






3 L’ouverture de l’école

Si l’on veut comprendre la spécificité de l’institution scolaire, dans son rapport aux impératifs de la connaissance et à la vocation de l’homme à réaliser son humanité, on doit abandonner ce que les théoriciens des sciences de l’éducation appellent le « triangle didactique ». Ses trois angles seraient, dans le langage convenu de la pédagogie nouvelle, le « savoir », « l’apprenant », et le « formateur », ou, mieux encore, selon la logomachie prétentieuse des pédagogues actuels, « l’épistémologie de référence de la discipline considérée », « la psychologie cognitive » et « les contraintes de la situation de formation » (18). On voit mal d’ailleurs comment l’élève pourrait occuper le centre du système éducatif dès lors qu’on confine l’apprenant à l’un des angles de ce triangle pédagogique. Si l’on veut opérer cette révolution copernicienne de l’éducation qui consiste à revenir à la réalité elle-même, il faut comprendre l’originalité de l’école en tant qu’institution spécifique afin de saisir ce qu’il y a en elle de permanent et de légitime pour offrir aux hommes une ouverture vers la culture véritable.

Si l’étymologie du grec skholé est obscure, on sait que le premier sens de ce terme est l’« arrêt » dans le cours du temps, d’où les sens de « repos » et de « loisir », comme on le voit chez Pindare dans les Néméennes (10, 85). Les expressions skholen echein ou skholen labein signifient couramment « faire une pause » ou « se donner du loisir ». Platon prendra ce terme dans le sens plus large de l’occupation propre à un homme de loisir, celui qui suspend un temps les processus vitaux et sociaux pour se consacrer à la discussion et à l’étude. À la différence des hommes qui traînent dans les tribunaux et les lieux publics, toujours à l’affût d’une méchante plaidoirie, les philosophes « ont toujours présent ce bien, le loisir (skholé), et les propos qu’ils tiennent, ils les tiennent dans la paix et à loisir (en eiréné epi skholês) » (19). Aussi doit-on distinguer deux types d’hommes, celui qui vaque aux affaires courantes, contraint par la nécessité, et celui « dont l’éducation s’est faite dans une liberté et un loisir réels (en eleuthería te kaì skholé) » (20), le philosophe ami du savoir, c’est-à-dire l’homme cultivé.




La skholé est donc, grâce à cette pause dans l’urgence de la vie quotidienne, la plénitude d’une réflexion studieuse menée avec d’autres hommes dans un lieu spécifique que l’on nommera bientôt « école », et dont l’Académie de Platon est le premier exemple connu. Il n’y a de culture possible, de paideia – et l’on sait que ce terme est formé, au même titre que paidia, le « jeu », sur paîs, l’« enfant » – que grâce à ce moment de « repos », skholé, où l’esprit de l’homme se confronte aux grandes questions de l’existence en acceptant la discussion avec les autres. La véritable éducation, dont Platon expose la nature dans l’allégorie de la caverne, ne revient donc pas à se refermer sur ses propres ombres ; elle consiste à sortir de soi et de son absence initiale d’éducation, l’apaideusia, à la suite d’une contrainte tout extérieure, pour s’ouvrir au monde et s’orienter vers la lumière de la connaissance. La skholé est bien l’origine de cette « ouverture » de l’âme en laquelle Comenius, et, à notre époque, Jan Patocka21, décèleront la marque de l’humanisation véritable.

Ce que l’on appelle l’éducation traditionnelle, cette éducation libérale que l’éducation progressiste cherche à supprimer sous le prétexte de souscrire aux intérêts de la société, à défaut de satisfaire aux exigences de l’élève, a toujours conservé cet héritage philosophique dont est issu le courant humaniste. Aussi avait-elle davantage le souci de la culture de l’âme, la cultura animi de Cicéron (22), que celui de la condition sociale ou de la situation économique. En abandonnant la sphère de l’humanisation, qui est celle de la liberté, pour se vouer à la sphère de la socialisation, qui est celle de la nécessité, notre culture démocratique, héritière de la culture classique et « censée être le rempart de la civilisation contre la barbarie », selon la formule de Léo Strauss, « est de plus en plus pervertie en instrument de retour à la barbarie » (23). Il y a barbarie, en effet, dès que l’on renonce à reconnaître l’humanité dans l’homme ou dans ses œuvres, et à conduire le mouvement d’hominisation en fonction de sa propre fin, pour mieux activer les processus sociaux.




Or, l’humanisation n’est possible qu’à la condition que la société, et le pouvoir politique qui la commande, distingue clairement ce que Hannah Arendt appelait la « relation au monde » et la « relation à la vie ».
Pour que l’enfant, quelles que soient ses origines familiales et sociales, puisse s’arracher aux déterminations qui sont les siennes et entre dans le monde public où il deviendra un citoyen, il faut laisser à l’école ce statut intermédiaire entre le domaine de la famille, tissé de processus vitaux, et le domaine de la cité, tissé de processus sociaux. Il faut interrompre un temps – le temps de la connaissance – le mouvement cyclique de la vie et de la société pour laisser sa place à cette pause originale de la skholé dans laquelle l’enfant va se confronter à l’extériorité de la culture. Cette notion d’extériorité, combattue par le pédocentrisme de la pédagogie moderne depuis John Dewey, est pourtant depuis toujours la marque de la culture et de l’éducation.
Giorgio Colli écrivait en ce sens dans ses Cahiers posthumes :

« Fondements de la civilisation : reconnaître ce qui est au-dehors de nous, ce qui est différent de nous. Ce qui s’appelle religion, nature, société, culture. Le signe de la décadence, c’est l’intériorisation, le fait de tout rapporter à nous : philosophie et science moderne » (24).

Il convient donc de séparer l’éducation de la vie familiale et de la vie publique et de distinguer soigneusement les deux axes, horizontal et vertical, qui gravitent autour de l’école. Sur le premier, l’axe de la vie, on reconnaît les pôles complémentaires de la famille, refermée sur l’intimité de la vie privée et la nécessité de la reproduction biologique, et de la société, exposée à la lumière de la vie publique et à la nécessité de la production économique. En ce sens, on peut admettre que l’école est un lieu de vie, au même titre que les autres lieux, sur cet axe de socialisation où l’institution scolaire tient le milieu entre l’institution familiale et l’institution sociale.
Mais cet axe institutionnel ne concerne que la socialisation formelle de l’enfant, considéré ici comme un sujet. Un second axe, celui de son humanisation substantielle, met en présence autour de l’école deux nouveaux pôles, le pôle de la politique qui permettra à l’enfant, devenu citoyen, d’accomplir son action dans la cité, et le pôle de la science qui autorisera l’élève à se hausser au niveau de la connaissance. Sur cet axe de la pensée, qui recoupe verticalement le précédent, l’école n’est plus un lieu de vie, mais un lieu de réflexion où l’élève, excentré de lui-même, peut devenir à la fois un homme et un citoyen.

Entre ces quatre pôles, famille et société, politique et science, l’école est le lieu ouvert, mais autonome, où s’enracine et se développe la pensée. L’enfant ne pourra connaître et agir s’il ne commence par apprendre à penser afin de réussir ensuite à penser ce qu’il a appris. Et si la fin de la connaissance, dans l’ordre de la science, est la vérité, la fin de l’action, dans l’ordre de la politique, est la justice. C’est l’institution scolaire, comprise en ce sens, qui peut offrir à l’enfant la possibilité de s’ouvrir à la vérité et à la justice.
Mais ce n’est pas l’élève, ni d’ailleurs le maître, moins encore l’État, qui se trouve au centre du système éducatif : l’école elle-même, comprise comme école de pensée, est seule habilitée à occuper son propre centre.

Telle est la source légitime et inconditionnelle de sa liberté et de son autorité. Tant que le débat sur le système scolaire ne reviendra pas sur la stratégie de rupture envers l’autorité légitime du savoir, dans le sens défini plus haut, nous ne pourrons pas rectifier les échecs endémiques de l’éducation, ni édifier une pédagogie qui permette à tous les enfants d’accéder à leur humanité.

Hélas ! Il est à craindre, si nous n’entreprenons pas cette révolution copernicienne de l’école, que l’illusion politique de demain ne vienne renforcer l’illusion pédagogique d’aujourd’hui. En renonçant à sa vocation de libération, l’État n’aura alors pas osé accomplir ce que Bachelard appelait, en conclusion de La Formation de l’esprit scientifique, l’inversion des « intérêts sociaux » : faire la Société pour l’École et non pas l’École pour la Société. (25)






Notes



1 - J.-C. Hardouin, A. Hussenet, G. Septours, N. Bottani, Éléments pour un diagnostic de l’École, Paris, Ministère de l’Éducation nationale, octobre 2003.

2 - H. Arendt, la Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, Paris, Gallimard, « Idées », 1972, p. 229 et p. 236. Cf. page 237 : « Pour quelles raisons a-t-on pu, pendant des années, parler et agir en contradiction si flagrante avec le bon sens ? ».

3 - H. Arendt, la Crise de la culture, op. cit., p. 224.

4 - L. Strauss, « Qu’est-ce que l’éducation libérale ? » (1959) et « Éducation libérale et responsabilité » (1962), dans le Libéralisme antique et moderne, Paris, PUF, 1990.

5 : Chiffres établis sur la base des fichiers de paye établis par les trésoreries générales, au 31 janvier 2006. Voir « Les personnels de l’éducation nationale au 31 janvier 2006 », note d’information 07-04 du Ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, tableau 1, page 2. Texte disponible sur lesmedia.education.gouv.fr/file/42/9/4429.pdf

6 : Ibid.

7 : J. Dewey, My pedagogic Creed, New York, Kellogg & Co., 1897.

8 : J. Dewey, Experience and Education, New York, McMillan, 1938 ; réédition, New York, Collier Books,1963, p. 17.

9 : L. Strauss, le Libéralisme antique et moderne, op. cit., p. 13.

10 : E. Kant, Propos de pédagogie, OEuvres philosophiques, tome III, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la
Pléiade, 1986, p. 1151.

11 : J. J. Rousseau, Émile, livre II, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, tome IV, 1969, p. 302

12 : Ph. Meirieu, L’École, mode d’emploi, Paris, ESF, 1990, p. 24. Souligné par l’auteur.

13 : E. Kant, Propos de pédagogie, op. cit, p. 1151.

14 : H. Arendt, la Crise de la culture, op. cit., p. 131.

15 : J.-J. Rousseau, Émile ou de l’éducation, livre I, OEuvres complètes, tome IV, Paris, Gallimard,
Bibliothèque de la Pléiade, 1969, p. 247.

16 : Platon, Théétète, 150 c-e.

17 : Comenius, Didactica Magna, la Grande Didactique ou l’Art universel de tout enseigner à tous, Paris, Klincksieck, 1992, p. 47.

18 : P. Meirieux, Qui a peur des sciences de l’éducation ?, Se former +. Pratiques et apprentissages de l’éducation, bimestriel, n° 9, 1991, p. 11-12.

19 : Platon, Théétète, 172 d 4-5, trad. L. Robin légèrement modifiée.

20: Platon, Théétète, 175 e, trad. L. Robin.

21 : J. Patocka, « Comenius et l’âme ouverte » (1970), l’Écrivain, son objet, Paris, Presses Pocket, 1992.

22 : Cicéron, Tusculanes, II, 5, 13 : « cultura animi philosophia est ».

23 : L. Strauss, le Libéralisme antique et moderne, op. cit., p. 100.

24 : G. Colli, Philosophie de la distance. Cahiers posthumes I, Paris, Éditions de l’Éclat, 1999, p. 31.

25 : G. Bachelard, la Formation de l’esprit scientifique


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01/11/09

2 - Robert Redeker - La Crise de l’éducation est une crise métaphysique

L’Arène et le Théâtre
Scène 28





Bonjour mes amis.

Le texte qui va suivre est un texte formidable d’une richesse que je me devais d’exposer à votre réflexion. Non seulement en ce qui concerne l’Education – puisque c’est le sujet central des publications de l’IRIE – mais particulièrement parce qu’il rejoint de manière inattendue les réflexions que nous avons depuis longtemps en matière de « Religieux », au sens large et surtout anthropologique du terme, à travers la Théorie girardienne et Lucien Scubla.

Robert Redeker (condamné par une fatwa pour ses propos sur l’Islam) parle d’une « crise de l’homme », d’une « crise de la vie », d’une « crise de la mort », d’une « crise métaphysique », d’une « crise spirituelle »… sans vraiment parler de « Religieux » en tant que tel tout en le suggérant, et pourtant…. Pour la première fois, dit-il, se pose une interrogation magistrale qui reste sans réponse sur « la question de l’Etre » et de « la Finalité de l’existence humaine »…

N’est-ce pas ce que nous dit René Girard dans sa vision « apocalyptique » d’un monde maintenant privé de « Sacré » ? Un monde de plus en plus en proie à ses mécanismes de persécutions et de boucs émissaires, livré à lui-même, sans les remparts d’un religieux salvateur et protecteur apparemment incontournable ? Tellement incontournable que le monde moderne, et a priori de plus en plus « athée », ne fait que reproduire et fabriquer tous les jours du "religieux archaïque dégradé" à la pelle sans même s’en rendre compte…

Un monde ou depuis la Pensée moderne, l’homme à été mis au centre de l’univers et à rejeté le « Père protecteur » qui l’aidait au moins à vivre et supporter son épouvantable condition humaine à travers l’idée d’un « monde meilleur », fût-il celui de l’Au-delà, fût-il vrai, ou une illusion nécessaire ?
Le Religieux obligeait l’homme à la Modestie en étant soumis à une Entité supérieure ; il canalisait les incompressibles emballements de son Désir mimétique, ce Désir sans lequel il n’existerait pas d’Humanité, mais qu’il faut savoir encadrer au risque de le voir basculer dans une violence collective épouvantable.

L’évolution de la Société moderne, « le culte des Marchands du Temple », de la Société de consommation, (qui sont aussi conséquences de la Pensée moderne), tout ça s’est ajouté à cette vanité humaine qui s’est elle-même prise pour Dieu, au détriment de l’Esprit et de l’Elévation de l’âme en flattant sans mesure le Désir mimétique et l’individualisme. Mécaniquement, cela ne peut que détruire les valeurs collectives par le refus des Devoirs élémentaires, le rejet de l’autorité et de toutes formes de contraintes incontournables sans lesquelles la Nature humaine ne peut apprendre, s’élever au-dessus de sa condition animale et accéder à ce que l’on appelle « la Civilisation ».

L’homme, par naïveté, par orgueil et par le jeu sournois des mécanismes primaires auxquels il ne peut échapper, a démoli ce qui lui permettait de grandir au nom d’une soif de liberté individuelle poussée jusqu’à l’absurde, jusqu'au nihilisme. Selon la Grande Loi des Paradoxes, ce qui libère peut aussi devenir le pire instrument de son nouvel esclavage, si l’on ne sait comprendre qu’il y a des limites à ne pas franchir au risque de provoquer l’inverse de ce que l’on prétendait obtenir. Ce qui devient « idéologie » finit toujours par se transformer en catastrophe.

Hors, le monde d’aujourd’hui, croyant se libérer de tout, nous instruit sur un point essentiel : l’esprit humain ne peut se passer de cette spiritualité que chacun cherche aujourd’hui désespérément à travers les substituts religieux que l’on voit fleurir partout et qui ressemblent souvent à un néo-tribalisme païen. Retour instinctif et protecteur aux Origines archaïques de l’Humanité ?
Les objets de la Société de consommation, ses plaisirs et loisirs sans limites, ne pourront jamais remplir l’âme en quête de « pourquoi » et de « sens », combler cette « solitude existentielle » de la Condition humaine qui n’est que le reflet de notre Peur de la Vie et de la Mort, de notre conscience de la finitude, cette terrible angoisse ne trouvant plus aucun refuge, aucune certitude, aucune espérance nulle part…
L’homme est présent devant le miroir de sa fragile condition et risque d'être livré à sa violence pour avoir abattu les remparts qui l'en protégeaient. Croyant pouvoir se suffire à lui-même et se passer de « Dieu », au sens anthropologique et spirituel tu terme, il se retrouve confronté à un vide abyssal et, perdu, déboussolé, ne fait que remplir ce grand Vide par d’autres vides de plus en plus compulsifs, tel le tonneau des Danaïdes de la Mythologie…

Ainsi, la faillite de l’éducation n’est qu’une des facettes de cette tendance planétaire : une crise de la vie, une interrogation douloureuse sur le sens même de l’existence humaine.

Bossuet et Pascal avaient très bien compris que l’homme ne pouvait se passer de cette quête de sens et qu’il lui fallait continuer à cultiver cette « modestie » humaine face au « Créateur » au risque de sombrer dans cette Vanité et cette agitation stérile et suicidaire, dans ce « Divertissement » perpétuel sans contenu qui est toujours le reflet du vide. Quitte à faire le Pari de l’existence de Dieu et « à s’agenouiller pour prier » en espérant que Celui-qui-Est existe de bien. Mais l'essentiel n'est-il pas simplement d'essayer de faire semblant d'y croire faute de mieux…

Quitte à donner à « ce Dieu » le nom que l’on veuille, pourvu qu’il y ait quête et élévation, « remplissage sacré de l’âme »….

Et la transmission de l’héritage culturel n’est-elle pas une sorte de quête mystique et religieuse au service de l’élévation de l’âme ?




Extrait de l’Editorial du Second numéro de La Nouvelle revue de l’éducation à propos du texte de Robert Redeker, écrit par David Mascré, Directeur des études de l’IRIE.


Robert Redeker propose ici une lecture philosophique et même métaphysique de la crise de l’école. Derrière la crise institutionnelle et sociale, se dessine une crise métaphysique et morale. Derrière la crise de l’école, se joue une crise de l’homme en tant qu’être spirituel, libre, capable de se projeter dans l’avenir et de définir un projet autonome. Une crise de l’homme en tant qu’être pensant. Une crise spirituelle, donc.

Cette crise spirituelle vient d’une rupture de la chaine de la transmission, mais aussi plus profondément de la chaîne de la pensée elle-même ; ce qui est mis à mal dans l’école d’aujourd’hui – et plus généralement dans nos sociétés contemporaines.

De ce point de vue, la crise que nous traversons a un caractère inédit. « Il a existé des crises de la culture. Il a existé des crises de la civilisation. Mais jamais n’apparut une crise de cette sorte – une crise de la vie humaine, un type inédit et généralisé de crise. Crise de vie et crise de la vie forment une crise inédite : pour la première fois dans l’histoire, on ne peut plus répondre à la question de l’être, ni du comment, ni de la finalité de l’existence humaine… »



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La crise de l’école est
une crise de la vie


Décembre 2007
Par Robert Redeker
Philosophe, chercheur au CNRS.




Résumé :


La crise de l’école est le symptôme d’une crise beaucoup plus profonde et grave, qui est celle de la mort de l’homme métaphysique dans la société moderne. Ne sachant plus ce qu’est un homme, nous ne savons plus pourquoi nous éduquons, à quoi nous éduquons nos enfants. Nous devons nous souvenir qu’enseigner consiste à incorporer les élèves à la tradition des œuvres de l’esprit humain, pour les rendre contemporains de l’esprit d’un autre temps, et non à les “intégrer” à la société existante. L’éducation doit au contraire être un rempart contre la fête, un contre-pouvoir face au conformisme de la société du divertissement. Pour redécouvrir le sens de la vie et donc le but de l’éducation, la philosophie doit reconquérir la place qui lui a été ravie par les sciences sociales et humaines. Car elle seule peut dire comment et pourquoi vivre.


« Les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie ; elles dénoncent, elles représentent des crises de vie elles-mêmes ; elles sont des crises de vie partielles, éminentes qui annoncent et accusent des crises de la vie générale ; ou si l’on veut les crises de vie générale, les crises de vie sociale s’aggravent, se ramassent, culminent en crises de l’enseignement, qui semblent particulières ou partielles, mais qui en réalité sont totales, parce qu’elles représentent le tout de la vie sociale ; (...) quand une société ne peut pas enseigner, ce n’est point qu’elle manque accidentellement d’un appareil ou d’une industrie ; quand une société ne peut pas enseigner, c’est que cette société ne peut pas s’enseigner elle-même ; pour toute humanité, enseigner, au fond, c’est s’enseigner ; une société qui n’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas ; qui ne s’estime pas ; et tel est le cas de la société moderne. »

Charles Peguy, « Cahier de la Quinzaine ».






1 Qu’est-ce que l’éducation ?

La crise de l’enseignement dans le monde contemporain se révèle durable. Pour l’expliquer, il est courant de la désigner comme étant une crise de société. Les lecteurs de Péguy eux-mêmes s’en tiennent généralement à cet aspect, laissant dans l’ombre l’avancée la plus originale de son analyse de la crise de l’enseignement.

En effet, ils omettent de prendre au sérieux le propos de Péguy, qui se montre sur ce point plus profond que les travaux des sociologues et les réflexions des journalistes présentant la crise de l’enseignement comme une « crise de vie ».

Loin de renvoyer à la vie biologique et à la vie sociale, cette formulation renvoie à la vie humaine dans ce qu’elle a de plus irréductible. Derrière la crise de l’enseignement, nous aurions affaire à une crise de la vie humaine, une crise de l’homme.

Autrement dit : c’est l’homme, dans l’humanité de sa vie, qui est en question dans la triple crise, de l’enseignement, de l’école, de l’éducation. C’est parce qu’on ne sait plus ce qu’est un homme, ce qu’est la vie humaine, que l’on ne sait plus ce qu’est l’école, ce qu’est l’éducation.

Avant d’examiner la crise, posons la question : qu’est-ce que l’éducation ? Trois verbes résonnent de prime abord lorsque le mot « éducation » est prononcé : transmettre, lier à la tradition, la continuer. Tradition dit ici autre chose qu’enfermement dans un terroir, une nation, un horizon borné, une culture folklorique. Voyons-la au contraire comme une force qui arrache à une culture bornée, enracinée dans des terroirs particuliers, pour hisser l’esprit à l’universel. Nous parlons en ce sens de tradition intellectuelle, détachée des terroirs particuliers.

Tradition, dans l’usage que nous en faisons, signifie le contraire de son usage folklorique : mouvement. Dans l’enseignement, la tradition est, pour reprendre une formule de Hegel, la longue chaîne « des héros de la raison qui pense », une « chaîne sacrée », autrement dit, les œuvres de l’esprit. Ainsi, d’une façon générale, l’éducation attache-t-elle les générations nouvelles à un fil dynamique qui traverse le temps. Par là, elle renouvelle le monde tout en
le maintenant dans l’existence. Plus spécifiquement, l’enseignement attache au fil d’Ariane des œuvres, littéraires, artistiques, scientifiques, qui parcourt l’Histoire. Ce fil d’Ariane, bien entendu, est une construction de l’esprit. Il n’a pas d’existence en soi. Il lie en une unité des éléments qui apparaissent d’abord dispersés. Pour parvenir à suivre ce fil d’Ariane, l’enseignement arrache son élève à l’actualité du temps présent. Ce temps présent est analogue à la caverne de Platon. Rien n’apparaît plus contraire à l’enseignement que l’actualité ou le commentaire de l’actualité, sous la tyrannie du présent. Que de débats sans fin dans les classes sur cette actualité tout simplement parce qu’ils collent l’élève à la paroi de la caverne.

Dans l’enseignement, l’élève est mis en présence d’un passé absent de son monde immédiat : Platon, Hérodote, Cervantès ou Stendhal. Les vieilles lunes plutôt que la dernière pluie ! Le François Villon des neiges d’antan plutôt qu’un gratte-guitare chanteur-poète des scènes d’aujourd’hui. L’effacement voulu du présent lui rend présent un passé qu’il ignore. Autrement dit, l’enseignement réorganise la temporalité de l’élève en même temps qu’il maintient dans l’existence, grâce au fil d’Ariane, les œuvres du passé.




L’enseignement incorpore à la tradition – celle des œuvres de l’esprit humain. Il rend l’élève contemporain de Platon, de Cervantès, d’Hugo. Il met en présence de Dürer et de Goya. Il rend contemporain de leurs esprits. Mais il fait plus : il rend l’élève contemporain de l’esprit d’un autre temps. Il agrandit le temps de l’élève, l’installant dans un temps déployé. De toute évidence, ce temps élargi est plus qu’un temps historique ; c’est un temps spirituel. Le passé spirituel – tel vers de Ronsard, tel mythe de Platon – devient plus contemporain à l’élève que le présent dans lequel il vit. Toute forme d’éducation parvient à cet élargissement du temps qui déborde le présent. Même une éducation modeste et non scolaire, simplement en transmettant à l’enfant des traditions venues de loin, élargit son esprit de la sorte. Le baptême, pour les catholiques, les rites d’initiation en général, les gestes, dans les métiers manuels, techniques ou agricoles, sont d’autres modalités de cet élargissement. Sans s’en rendre compte, l’apprenti-boulanger ou l’apprenti-charpentier est inscrit, par son patron, dans la longue durée des gestes qui ont au fil des siècles perfectionné cet artisanat. On peut en dire autant de l’enfant que nous fûmes, fanant l’herbe dans les prairies fauchées sous le soleil des fins de printemps, à la faveur d’augustes gestes paysans. Mais l’enseignement va au-delà. Il ne se contente pas d’insérer dans la tradition d’un métier ou d’un ensemble de croyances, dans l’archive de gestes et d’habiletés corporelles, il arrache l’élève au monde matériel pour le précipiter dans un autre monde, invisible, impalpable, le monde de la pensée. Rien n’interdit de suivre Platon pour, mutatis mutandis, appeler, le monde des idées ce monde de la pensée.

La différence entre l’enseignement et l’apprentissage des métiers passe par cet arrachement. L’apprentissage insère dans une histoire longue, donne au temps et à l’existence de l’apprenti une certaine épaisseur et une certaine consistance, mais il stationne dans le monde visible et palpable. Il élargit le temps, mais en maintenant dans l’immanence. L’enseignement au contraire tourne l’élève vers un autre monde, invisible et impalpable. Un monde transcendant au monde matériel. Autrement dit, l’enseignement élève, comme le suggère si bien le mot par lequel on désigne ceux et celles qui sont scolarisés, l’élève ; il l’accompagne dans un autre pays, celui de la pensée. Hannah Arendt a forgé cette expression, « das Land des Denkens », « le pays de la pensée », que nous reprenons. Mieux : l’enseignement institue l’élève comme habitant de cet autre pays. L’enseignement naturalise l’élève comme citoyen de ce pays de la pensée.



L’éducation est aussi orientée sur l’après-la-mort de l’éducateur. On peut en dire autant de l’enseignant. N’est-ce pas en vue de l’immortalité que nous enseignons, que nous éduquons ? Parmi les sens de l’inconnu, on rencontre celui-ci : ce qui aura lieu après notre mort. Jamais nous ne pourrons savoir ce qui se passera après notre mort. C’est l’inconnu. Et pourtant, les êtres que nous avons éduqués vivront et connaîtront cet inconnu. On éduque donc toujours pour l’inconnu, pour l’après-la-mort. On éduque ceux qui nous sur- vivront. On éduque pour ceux qui vivront dans ce même monde qui, pour nous cependant, sera un autre monde. Pourtant, dans la mesure où ils auront atteint avec nous, avec notre aide, le pays de la pensée, nous resterons leurs contemporains dans ce pays – le pays de la pensée aura demain la même géographie qu’aujourd’hui. Séparés par le temps dans ce monde-ci, contemporains dans le monde de la pensée. Dans cette contemporanéité se loge notre immortalité. L’après-notre-mort figure l’enjeu temporel de l’éducation. Donc, eu égard au temps, d’une part l’éducation incorpore dans un temps large quand, d’autre part, elle concerne l’après-notre-mort. On occulte le plus souvent cette vérité : la question de la mort prend place au centre de la question de l’éducation. Platon l’avait vu dans son Phédon. L’ombre de la mort – avec, ombre de l’ombre, la victoire sur la mort – plane au-dessus de tout enseignement. Il s’agit d’abord de ne pas laisser mourir ce qui nous a été transmis. De faire en sorte que l’héritage, ce grain d’avenir, ne meure pas avec nous ! Il s’agit ensuite de ne pas laisser se désertifier le pays de la pensée – dont l’existence relève de notre responsabilité. Mais il s’agit aussi de préparer l’autre à vivre après notre mort. Pourtant, malgré l’évidence philosophique, notre époque répugne à rapprocher ces deux notions : l’éducation et la mort.




Chez tout éducateur, professeur, maître d’apprentissage ou bien parent, s’impose le souci d’un après-la-mort, de vies autonomes, différentes de la sienne, qui lui survivront. Nous éduquons parce que nous mourons, que nous sommes appelés à nous effacer, et, ce qui est lié à la mort, parce que nous sommes des individus, chacun différent de l’espèce. Nous sommes des singuliers, nous sommes des personnes, nous sommes des visages – c’est la raison pour laquelle il n’existe pas, au sens strict, d’éducation chez les espèces animales autres que l’homme. L’individu y est infiniment moins distinguable de l’espèce que chez l’homme. Il se détache beaucoup moins du fond de l’espèce. Sa vie est beaucoup moins une vie individuelle. L’homme est le vivant chez qui la mort devient un souci. Il est aussi l’être qui est défini par la mort, l’être chez qui la mort est la pierre de touche. Bref, l’homme est le seul être pour qui la mort est réelle. Être « l’être-pour-la-mort », pour reprendre en la détournant une formule de Martin Heidegger, et être un individu humain, c’est-à-dire une personne, sont une seule et même chose.

Nous éduquons et enseignons parce que nous sommes à la fois un être pour- la mort et une personne singulière, et qu’il en ira de même pour tous nos descendants jusqu’à la fin des générations. Mais surtout, nous enseignons parce que nous mourons, que nous voulons, pour atténuer cette mort, dans le désir que le fil de la vie de la pensée continue à se dérouler après nous, au-delà de nous, que le pays de la pensée, ce pays des idées peuplé d’œuvres, continue d’exister. Que l’accès en demeure possible après notre trépas. Car nous savons bien que ce pays de la pensée, bien plus précaire que toute l’Atlantide (ce pays imaginaire, engendré par la pensée de Platon, n’existant que dans la pensée), disparaîtra si nous ne travaillons pas à sa survie, en particulier s’il se voit déserté. Détaché du présent et de l’actualité, ce pays, paradoxalement, n’existe que par les générations nouvelles que nous y introduisons. Le pays de la pensée n’existe que tant qu’on pense en lui. Tant qu’on l’habite. Tant qu’on en est citoyen.




2 Quel est le sens de l’école ?


On se souvient du début de la Métaphysique d’Aristote : « Tous les hommes désirent naturellement savoir, ce qui le montre c’est le plaisir causé par les sensations, car en dehors même de leur utilité, elles nous plaisent par elles-mêmes… ». Il faut insister sur ces mots, qui mettent en évidence la gratuité: « en dehors même de leur utilité ». Nous utilisons le mot gratuité au sens philosophique, non au sens économique. La gratuité nourrit le plaisir de savoir comme elle nourrit le plaisir de transmettre des informations ou d’autres contenus gratuits, qui ne servent à rien, qui n’ont pas d’utilité immédiate. Elle nourrit le plaisir de lier à une tradition, elle-même gratuite puisqu’il s’agit d’une tradition intellectuelle. Quelques lignes plus loin, Aristote suggère que cette gratuité différencie les hommes des autres animaux. Chez l’homme, la gratuité est en germe dès la sensation. Elle s’épanouit dans le savoir. Elle règne dans l’au-delà du savoir : la pensée. Rien n’est plus humain que la gratuité. Tout enseignement se doit d’être un enseignement à la gratuité. Éducation et enseignement nourrissent le plaisir gratuit (autrement dit le seul vrai plaisir, le contraire du plaisir servile) de savoir et de penser sans autre but que savoir et penser, comme elles nourrissent le plaisir de transmettre du savoir gratuit, qui ne sert à rien.
Nous identifions là un plaisir proprement et exclusivement humain. C’est le plaisir que l’on éprouve en habitant ce pays des idées dont nous parlions précédemment. Ce pays invisible et intangible qui ne figure sur aucune carte, dans lequel aucun GPS ne pourra guider qui que ce soit, et qui est pourtant bel et bien un pays réel. Éduquer, enseigner est rendre capable de ce plaisir qui, une fois découvert, déclasse tous les autres.




La gratuité a été signalée par Aristote, à l’orée de sa Métaphysique. Au-delà de tout savoir, la gratuité est l’esprit dans lequel la philosophie se pratique. La notion de gratuité s’appuie sur la notion de loisir. La gratuité n’est possible que parce que le loisir est valorisé. Le mot école vient d’un mot grec que l’on traduit par loisir : skholé. Le loisir est l’espace dans lequel l’école se déploie. Il est l’espace commun aux maîtres et aux élèves, celui dans lequel ils vivent ensemble. Il est un espace désencombré de toutes les contraintes et pesanteurs qui envahissent la vie quotidienne dans la société, en particulier le travail, mais aussi ces nouvelles annexes du travail dans les sociétés modernes que sont le divertissement et la consommation. Plusieurs significations se pénètrent réciproquement pour donner à comprendre ce que l’on entend par loisir.

D’abord, loisir veut dire « à l’écart », là où ce n’est pas encombré, là où l’esprit peut se désencombrer. Enseigner exige une condition de possibilité : s’écarter, se mettre à l’écart de l’immédiat, des bruits de la cité, des tracas et besoins de la société, se désencombrer, habiter le loisir. Autrement dit, pour enseigner, il importe de se mettre à l’écart de la société dans ses préoccupations actuelles pour conduire l’élève au sein d’un pays différent de la société dans laquelle il vit, le pays de la pensée. Du coup, être enseigné c’est être écarté, c’est être arraché, par force, pour suivre un chemin difficile menant vers un autre pays. Dans l’allégorie de la caverne, que l’on rencontre dans La République de Platon, l’un des prisonniers, celui qui est destiné à la liberté et à la connaissance de la vérité, est détaché de force, arraché par force à sa misérable condition.

Ensuite, loisir signifie « aucun temps ne presse ». L’école est à l’écart de la pression du temps. Par définition, l’école ne peut-être productiviste, elle ne peut obéir à des impératifs de rendement. L’idée d’école s’oppose à l’autoproclamée « culture du résultat », contradiction dans les termes qui est en vérité une barbare inculture. On l’aura compris : l’école ce n’est pas le travail, c’est même le contraire du travail. La fine pointe de l’enseignement culmine dans le « pour rien » qui n’est qu’une autre façon de dire « pour être ». Pourquoi savoir ? Pourquoi penser ? On répondra : pour savoir, pour penser. Pour être. Pour être en tant qu’humain. Pourquoi enseigner, pourquoi éduquer ? On répondra : pour amener d’autres à l’être, pour les humaniser. Mieux : pour les amener à l’être humain, autrement dit à habiter le pays de la pensée. Le grand logicien Kurt Gödel estimait que la véritable différence entre l’homme et l’animal réside dans l’intuition des essences. C’est une façon de parler de ce pays de la pensée auquel seuls l’éducation et l’enseignement conduisent. Le reste – l’utilité – ne vient que par surcroît, étant subordonné à l’essentiel. Par malheur, nous vivons dans un monde qui a perdu le sens de la gratuité. Voyons dans cette perte une déshumanisation. Une inversion contemporaine de l’éthique fausse tous les jugements : gratuit passe désormais pour une faute de morale en tant que faute contre l’utilité.



Le souci de toute société est celui de sa survie, de sa reproduction. Du moins ce fut le cas dans les sociétés ayant existé jusqu’ici. L’éducation s’expliquait par ce souci. Ce souci n’est certes pas absent des sociétés économiquement développées actuelles, mais il semble passer au second plan. Un retournement historique s’est produit : aujourd’hui le souci de l’éducation est régi non plus par la hantise de la reproduction, la crainte de la disparition, mais par la volonté de puissance, essentiellement économique. Le véritable but de l’éducation publique – il suffit de lire dans la presse toutes les déclarations officielles pour s’en rendre compte – réside désormais dans la puissance. Mais ce qui commande la puissance s’est déplacé de la pure politique vers l’économie.

La puissance économique est le but qui a fini par supplanter tous les autres. La volonté de puissance, transférée dans l’économie, motive les idées officielles sur l’éducation. Autrement dit, ce n’est plus la volonté de survie, la volonté de reproduction de la société, mais la volonté d’expansion économique, nouveau masque de la volonté de puissance, pour laquelle la reproduction de la société telle qu’elle existe peut être un frein, qui dirige l’éducation. Une pareille visée pour l’éducation s’expose au risque de la limiter à l’utilitarisme. Elle n’agrandit pas l’âme. Elle voit la déprise comme une ennemie. Apprendre à se déprendre, tel est pourtant le nerf de l’éducation vraie ; apprendre à se déprendre de soi, apprendre à se déprendre de la société. La déprise signifie aussi : apprendre l’esprit critique, apprendre la critique. La pédagogie de la déprise nous vient de Socrate. Epicure et Epictète l’ont cultivée. Bref, elle identifie la philosophie. Une éducation innervée par la déprise est une éducation philosophique, autrement dit une éducation vraie. La déprise est le motif majeur du Phédon de Platon. La préoccupation du philosophe, y explique Socrate, « n’est pas de se soucier du corps, mais de s’en éloigner autant qu’il en est capable, et de se tourner vers l’âme ». Qu’est-ce que raisonner ? Socrate répond : « l’âme raisonne le plus parfaitement quand ne viennent la perturber ni audition, ni vision, ni douleur, ni plaisir aucun ; quand au contraire, elle se concentre le plus possible en elle-même et envoie poliment promener le corps ; quand, rompant autant qu’elle en est capable toute association comme tout contact avec lui, elle aspire à ce qui est ».

Raisonner, pour atteindre le pays de la pensée (que Platon appelle ici « ce qui est ») impose toute une série de déprises. Dans le Phédon, la mort est la métaphore de ces déprises. On ne peut atteindre le pays de la pensée qu’en ayant appris à se déprendre de la société, du monde quotidien, et de soi. Le raisonnement est à la fois le chemin conduisant à ce pays, le véhicule y transportant, et le pas, la marche, de ceux et celles qui l’arpentent. Ici se pose la question de Kant : qui doit éduquer les éducateurs ? Énonçons cette question autrement : qui doit dire ce que l’éducation doit être ? Certainement pas les économistes, le milieu des affaires. Certainement pas non plus, du moins pas directement dans un rapport d’immédiateté, le peuple, l’opinion publique. Ce que l’éducation vise dépasse ce qu’un peuple peut vouloir à tel ou tel moment de son histoire. L’existence des sondages prouve que les peuples sont englués dans le présent. L’éducation s’égare si elle tombe dans l’illusion démocratique. Toute éducation doit être aristocratique, dans la mesure où elle se propose de créer des exceptions et non pas des semblables ou des clones. L’éducation ne vise pas à fabriquer l’homme de la rue, l’homme sondé, l’homme de la télé-réalité, l’homme quelconque, l’homme sans qualités, mais plutôt un être unique, une exception. Il échoit à l’éducation de s’arracher au présent, à ses intérêts et à sa fascination. Nous trouvons une meilleure réponse à cette question, « qui doit éduquer les éducateurs ? », lorsque nous disons : la pensée. D’une part, c’est la pensée qui doit éduquer les éducateurs. D’autre part, c’est elle qui doit énoncer ce que l’éducation doit être.




3 La société contre l’école ?


Le monde moderne, depuis le début du XIXe siècle, voit se développer la dictature de la société. Ce vocable – « société » – est entré dans la philosophie au temps des Lumières, avec Montesquieu et Rousseau entre autres. Chez eux, il devient un mot-valeur, comme était le mot Dieu jusqu’alors. Il surclasse en valeur le mot Dieu. Il passe par-dessus Dieu. Il passe également Le monde moderne, depuis le début du XIXe siècle, voit se développer la dictature de la pardessus tous les autres mots : royaume, paroisse, sujet. Mot globalisant, société détruit la conception de la vie collective comme composée d’ordres étanches. Société – ce mot est une révolution, renversant l’ordre ancien, à lui tout seul. L’âge des Lumières a été véritablement l’âge de l’invention philosophique et politique de la société. La sociologie a suivi, au siècle suivant, avec Auguste Comte, son créateur (1824). Comte voit dans la sociologie la science dernière apparue destinée à dominer toutes les autres, authentique couronnement du système des sciences. La société possède dès lors sa théologie qui se veut matérialiste et empiriste en occultant son fondement métaphysique : la sociologie. La pensée moderne de l’éducation est demeurée dépendante du primat de la sociologie instauré par le père du positivisme, Comte. La société passe pour l’alpha et l’oméga de la vie collective. Tout s’explique par elle, tout ce fait pour elle – tel est le préjugé le plus partagé actuellement. Beaucoup de nos contemporains – dans les médias, dans la politique – parlent de la société comme si elle était Dieu, sans s’en rendre compte. Ils postulent – avec Bourdieu – un déterminisme sociologique aussi implacable que le déterminisme métaphysique de Leibniz, ou la prédestination postulée par quelques théologiens. Les sciences sociales et humaines ont peu à peu supplanté la philosophie et la théologie pour énoncer ce qu’il convient de faire, pour la prescription collective et individuelle.

On demande à la sociologie, et aux autres sciences humaines, la psychologie, la psychanalyse, ce qu’il faut faire. On les questionne comme des oracles. Comme la pythie de Delphes. On vénère leurs experts comme des mages. On demande également à ces sciences humaines des impératifs. On n’adresse plus cette demande à des idées. On rabat la philosophie au rang de supplément d’âme, destinée à décorer aussi bien la sociologie que l’un de ses avatars, le pédagogisme. Appelons pédagogisme la pédagogie moderniste, devenue dominante dans les années 1980. De fait, le pédagogisme contemporain, qu’il convient de ne pas confondre avec la pédagogie, – dont en France Philippe Meirieu est la figure de proue, et dont Jean-Claude Michéa a montré à quel point il n’est qu’un « enseignement de l’ignorance » – atteste de la dévoration de l’enseignement et de l’éducation par les sciences sociales et humaines.

Cette tyrannie de la société impose le concept d’intégration. Éduquer afin d’intégrer est la dernière mode idéologique. À la question « pourquoi l’école, pourquoi l’éducation ? », d’innombrables voix répondent : « pour intégrer ». Pour intégrer, l’école s’est vue contrainte de revoir à la baisse ses exigences intellectuelles ; il a fallu qu’elle sacrifie la culture au profit d’une culture de masse à la remorque de l’univers du divertissement industriel. Une des vignettes exhibant avec évidence la domination de l’intégration sur toutes les autres missions scolaires consiste dans l’obligation pour l’institution « Éducation nationale », en France, de se conformer au plan fixé administrativement des taux de réussite au baccalauréat. Cet examen est perçu par l’institution comme un dispositif prouvant le bon fonctionnement de l’école intégratrice – d’où les taux de succès dignes des résultats d’élection dans les pays totalitaires. Il importe, malgré la proximité de vocabulaire, de différencier « homme civil » et « citoyen ». Jean-Jacques Rousseau avait bien vu l’antinomie entre ces deux versants de l’homme vivant en collectivité : « il faut opter entre faire un homme et faire un citoyen », écrit-il dans l’Émile.



Aujourd’hui, l’école n’existe même plus pour faire des citoyens, ce qui est un objectif politique, feu l’objectif politique de l’école républicaine, elle existe pour intégrer, c’est-à-dire faire des hommes civils vivant en bonne intelligence entre eux plutôt que des citoyens, ce qui est un objectif sociologique. Un nouveau but, ravageur, a été fixé pour l’école : apprendre à vivre ensemble. Supposant que l’école sert « à socialiser les jeunes », Philippe Meirieu et Marc Guiraud, écrivent : « L’école ou la guerre civile ». Le message destructeur de ces auteurs est clair : il faut intégrer, par le biais de l’école, sinon la guerre civile mettra à feu et à sang nos démocraties. Au cours des deux dernières décennies, l’intégration a pris le relais de la fabrication du citoyen. L’intégration à la société est bel et bien devenu l’horizon de l’enseignement, sa finalité.

Pour la première fois dans l’histoire, l’éducation se propose un but aussi platement sociologique. Lorsque domine une idée de la collectivité qui est la nation, ou le peuple, alors le but de l’école est de faire des citoyens. L’idéal de l’école républicaine à la française, celle de Jules Ferry, correspondait à ce primat du politique. Mais lorsque domine, aux dépens de la nation et du peuple, ces idées politiques, la société, cette idée sociologique, alors le but de l’école devient l’intégration. Dans le droit fil de cette substitution, l’école devient à la fois « l’école du vivre ensemble » et « l’école de la réussite ». Il s’agit d’intégrer à ce qui existe déjà. Comme si ce qui existe déjà était un alpha et oméga intangible – autrement dit, éduquer en ignorant aussi bien la dimension de la critique sociale que celle de la déprise qu’apporte toute culture. Comme si l’homme tel qu’il existe dans la société était un idéal ou un modèle éducatif.

En réalité, ramener l’éducation à l’intégration traduit une conception utilitariste de l’éducation. Cette conception évacue l’inutile, le gratuit ; elle ravale le gratuit au rang du récréatif. On ne pose jamais la question : pour intégrer à quoi ? La réponse jaillit pourtant : à l’univers du conformisme de masse, celui de la consommation et du divertissement généralisé. On estime du coup que l’école a atteint son but lorsque, une fois adulte, l’ancien élève est devenu un humain comme les autres, intégré à la machine sociale.

On confond de plus en plus éduquer avec adapter. L’école, suppose-t-on, doit intégrer et adapter. Intégrer à la société, et adapter à l’imaginaire dominant de notre époque, l’économie. L’école elle-même doit être adaptée, nous serine-t-on, au monde contemporain, à l’entreprise, au marché de l’emploi pour pouvoir y adapter les nouvelles générations. Sans honte, on vante la réussite scolaire en usant du vocabulaire de la prostitution : il faut apprendre « à se vendre », ceux qui sortent des études doivent « savoir se vendre ». Donner pour but à l’école et à l’éducation l’entreprise, l’emploi, la profession, proposer comme objectif à la formation l’impératif prostitutionnel « savoir se vendre », revient à définaliser l’éducation. Autrement dit, puisque skholè signifie loisir, temps détaché de la production pour tourner l’esprit vers le monde de la pensée, inutilité, le discours utilitaire sur l’école est une dé-scolarisation, au sens propre de ce mot.



La profession n’est pas la finalité de l’école. L’école se trahit quand elle se propose comme finalité d’adapter à la société, d’adapter à la production, d’adapter à la profession, d’adapter à un futur plus ou moins improbable. Dans cette configuration utilitariste, le rôle de l’école se réduit à fabriquer des hommes utilisables par l’économie dans le futur. Des hommes-outils pour les entreprises. Elle traiterait alors, missionnée par l’économie, les enfants comme de futurs outils. L’école, dit-on aussi, doit rendre performant. Voilà l’impératif qui s’est substitué à tous les autres ; ou plus justement, il subsume tous les autres, il s’agit d’être performant en tout.

Chez Kant, les impératifs auxquels ordonner la vie humaine, y compris la politique, étaient des impératifs moraux. Notre époque a remplacé la morale par la performance, la vie humaine étant sommée de faire preuve de performance à chaque instant. Le mot « performance » – contaminant toute l’existence humaine à partir du foyer sportif, cour du pouvoir spirituel de notre temps – occupe désormais la place d’une sorte de Saint-Sacrement intouchable. On ne cesse de le psalmodier, du soir au matin, dans tous les médias, dans les entreprises, sur les terrains de sport. Un interminable moulin à prières installe ce mot en bruit de fond de notre existence : performance. Or l’éducation implique une mise à distance de cet impératif de la performance. Éduquer, ce n’est pas rendre performant. Enseigner, ce n’est pas rendre performant. Éduquer et enseigner, c’est plutôt placer les jeunes générations sur le chemin de la méfiance par rapport à des impératifs semblables à celui de la performance.

Les valeurs de l’économie et même sa vision de l’homme, rassemblée dans l’homo oeconomicus, sous-traité en producteur et consommateur, heurtent les valeurs de l’école et de la culture. Du fait de l’empire et de l’emprise de l’économie, la culture a perdu une grande part de sa légitimité, ce qui entraîne des conséquences appauvrissantes jusque sur les programmes scolaires, sommés de s’adapter à cette évolution. Ce décalage entre le cours de la civilisation actuelle, l’économie, et la culture/l’enseignement, est un phénomène récent. Il ne peut être résorbé ; autrement dit la crise de l’enseignement, ne peut que perdurer. Il ne s’agit pas ici de diaboliser l’économie, ce qui serait ridicule, ni même l’économie de marché, ce qui serait tout aussi dérisoire, mais d’insister sur l’impérialisme de l’économie, sur le fait qu’elle soit devenue régente de la vie collective, dont elle fixe les buts autant qu’elle fixe ceux de la vie individuelle.



Prenons la notion d’infinitisation. En elle se fixe l’âme de l’économie capitaliste. L’infini par augmentation est devenu, à partir du XVIIIe siècle, une valeur. Or l’infinitisation est difficilement compatible avec l’idéal de sagesse développé par les humanités axées sur la limite. La sagesse est liée à une autolimitation – même l’épicurisme nous en convainc. Décalquer l’infinitisation – matrice du « toujours plus », du culte de la performance qui hystérise la vie quotidienne entraînant une forme de guerre de chacun contre chacun – propre à l’économie sur l’ensemble de la vie humaine entre en contradiction avec l’enseignement des humanités, avec ce que Montaigne et Pascal peuvent nous apprendre. Les humanités, à l’unisson de la sagesse antique, proclament : « rien de trop ». La modernité claironne : « toujours plus » – mot d’ordre se résumant dans la devise olympique « toujours plus vite, plus haut, plus loin ».

Il faut se représenter l’éducation comme un contre-pouvoir face aux pouvoirs de fabrication du conformisme, en particulier le divertissement de masse. Nous vivons dans la société du divertissement permanent ; l’information et la politique elles-mêmes ont été dévorées par le divertissement. L’éducation humaniste, par les humanités, apparaît comme quelque chose d’aussi exotique, dans le monde moderne, que la vie monastique. Trop souvent, nos contemporains souhaitent voir l’enseignement ressembler aux médias, à internet, à la télévision. Ils voudraient que l’école soit divertissante, que l’ennui ne s’y glisse pas. Pourtant, la mission de l’éducation est celle d’un contre-pouvoir face à cet univers du divertissement. Non un contre-pouvoir par rapport au pouvoir politique, mais par rapport au pouvoir spirituel contemporain, la machine à fabriquer du conformisme qui diffuse du divertissement (sport, musique, information, images) en permanence, en flux continu. Le divertissement nous enveloppe, il est l’air que nous respirons. Il échoit à l’éducation de se tenir à l’écart du divertissement. Quand nous disons qu’elle suppose le loisir, c’est évidemment en dehors des loisirs.

Dans notre société, les loisirs sont l’une des formes prises par le travail : ils sont la continuation, pendant le temps prétendument libéré par le travail, de la production sous la forme de la consommation. Les loisirs ne sont pas le loisir mais le labeur. Consommer des loisirs, c’est travailler. Les loisirs représentent le labeur versant consommation, ils sont une modulation du labeur. Aller au ski, à la plage, à Disneyland, acheter des CD, des DVD, c’est travailler – c’est favoriser la production par la consommation. Lire un livre difficile, l’étudier des semaines durant, ce n’est pas travailler, ce n’est pas faire tourner le plus vite possible l’axe production/consommation, cela ne participe pas plus au processus de création de richesses qu’au développement économique – c’est lent, c’est être dans le loisir. L’éducation suppose plutôt la situation suivante : être dans le loisir à l’écart des loisirs.



Le pouvoir spirituel n’appartient plus à l’Église. Le pouvoir spirituel appartient aux grands médias de divertissement. Ce n’est plus l’Église qui façonne les imaginaires ; ce n’est plus l’école non plus. Ce n’est plus le Vatican qui dirige l’âme des adolescents, c’est MTV, Skyrock, les vidéoclips, le système du sport-spectacle. À notre époque la signification profonde du contre-pouvoir tient dans la résistance à la barbarie et au vide. Selon le philosophe Karel Kosic la maladie des sociétés modernes, analogue à la peste au Moyen-Âge par son invincibilité, est le vide. C’est lui, le vide, qui fait que le but de la lecture n’est plus le soin de l’âme. L’école se laisse envahir par ce vide. C’est lui, le vide, qui fait que la poésie et les poètes sont ignorés.

Rien n’est plus perdu dans le monde aujourd’hui que la poésie. C’est lui, le vide, qui folklorise la culture – y compris le souvenir des poètes – transformant les affaires les plus sérieuses, les plus graves, qui pèsent de la plus conséquente gravité, en festivités divertissantes. Le poète rebelle Rimbaud est devenu un élément du folklore de Charleville-Mézières, figurant sur les cartes postales. L’histoire elle-même, la discipline historique, est devenue prétexte à un vaste Barnum festif étalant son kitsch dans toute l’Europe. Partout, ce ne sont que fêtes médiévales et commémorations en costumes ! Ce n’est pas l’austère connaissance historique qui est à l’œuvre dans ces festivités kitsch, ce n’est pas au difficile et ingrat travail de l’historien que chacun s’attache ; c’est à la consommation euphorique et immédiate d’une histoire disnéisée. Vide et barbarie : la culture est changée en parc d’attraction. On pourrait définir la barbarie ainsi : la conversion de toute affaire sérieuse, de la culture et de la gravité, en fête. Culture et fête sont même devenus pour nos contemporains synonymes. L’homo festivus (pour reprendre l’appellation créée par Philippe Muray ) se confond avec l’homme cultivé ! La définition scolaire de la culture est autre chose que la fête. L’éducation – culminant dans l’école – doit devenir un rempart contre la fête. Une forteresse contre la festivité. L’école se doit d’être anti-festive. L’éducation dans son ensemble se doit à l’anti-festivité. Le sens de l’éducation et de l’école réside dans le contre-pouvoir contre le pouvoir du divertissement qui transforme tout en fête. Le contre-pouvoir contre le pouvoir de la fête. Bref, quand nous analysons l’éducation comme un contre-pouvoir, il s’agit d’un contre-pouvoir par rapport aux pouvoirs spirituels de notre temps, aux pouvoirs barbarisants, qui transforment toute chose sérieuse en bande dessinée, le divertissement et la fête.

Derrière la question de l’éducation se tapit la question de l’homme. Toute éducation en effet présuppose une réponse à la question : « qu’estce que l’homme ? » Au sens d’une anthropologie philosophique, comme Kant en concevait une. Pour le philosophe de Königsberg, en effet, toute la philosophie se ramenait à une anthropologie philosophique: « qu’est-ce que l’homme ? » Ce n’est pas une réponse simplement scientifique, comme pourraient en fournir une les sciences humaines, qu’attend cette question, mais une réponse beaucoup plus riche et profonde, une réponse philosophique. Insérée dans un repli de cette question, une autre question se fait jour, que notre monde moderne s’attache à occulter, et qui pourtant préside à l’éducation : qu’est-ce que l’homme doit être ? Si l’on suit Kant, la question « que suis-je ? » débouche nécessairement sur une autre question « que dois-je être ? ».



Notre époque est marquée par l’emprise du pédagogisme. Le conformisme du pédagogisme réside dans le sophisme implicite suivant : ce que l’homme doit être correspond à ce qu’il est empiriquement. Or ce que l’homme est empiriquement, sous nos yeux, dans la vie de chaque jour, n’est pas ce qu’il est philosophiquement, en réalité. L’homme n’est pas ce qu’on voit de lui. L’être de l’homme est quelque chose d’invisible qu’on n’atteint que par la pensée. À la question « qu’est-ce que l’homme ? » la réponse n’est pas : « les êtres humains que nous croisons tous les jours, eux, elles, vous, moi ». Celui-ci sous son chapeau australien, celle-là dans sa minijupe. L’homme est avant tout une idée ; en tant que tel, il n’existe ni dans la nature ni dans la société, mais seulement dans la pensée. L’être de l’homme est un concept philosophique. Il n’est pas une chose empirique, une chose qu’on croise dans la rue tous les jours. Aucune sociologie, aucune psychologie, aucune psychanalyse ne peut nous dire ce que c’est que l’homme – parce que ces sciences pensent à plat. Elles déçoivent notre attente, qui est celle de la raison. L’association des verbes devoir et être – encore présente dans la sociologie de Durkheim – a disparu de l’anthropologie au cours du XXe siècle. Un relativisme aussi mortel pour le concept d’homme que pour celui de devoir être a pris la suite de l’appréhension de l’humanité développée par les sciences humaines.

La question de l’homme est devenue la question tabou de la culture contemporaine parce qu’elle implique une interrogation sur le devoir être, sur la forme, autrement dit sur une forme universelle de l’homme, qui est ou qui est à être, qui obligerait à mettre à mal le relativisme anthropologique contemporain.





4 L’école et la mort de l’homme


En 1966, dans les dernières pages de son grand livre Les Mots et les Choses, Michel Foucault a établi le constat de « la mort de l’homme ». Ce que la culture européenne a appelé jusqu’ici « homme » se serait effacé. Le résultat de cette effacement est évident : on ne peut plus parler de l’être humain contemporain comme on parlait jadis de l’homme. Qu’est-ce qui est mort au juste, avec l’homme ? Le sujet métaphysique, l’intériorité, l’idée d’homme – autrement dit le socle des humanités qui permettait éducation et enseignement en fonction d’une visée, une forme idéale de l’homme. Mais surtout, ce qui est mort, c’est l’homme comme unité universelle. L’unité de l’homme a subi un éclatement. L’homme est mort de trois poisons : les sciences humaines, la réduction à l’animalité, la réduction à la machine ou à l’ordinateur (intelligence artificielle). Le premier de ces poisons s’avéra destructeur pour la culture, en favorisant la confusion entre culture et mode de vie, en obligeant à employer le mot culture au pluriel, quand les deux autres empêchent de penser la différence anthropologique (la différence entre l’homme et les autres êtres, animaux ou machines). La mort de l’homme se confond avec le déni de cette donnée que Chantal Delsol appelle « l’insularité de l’espèce humaine ». Qu’est-ce que l’homme ? Quel est l’idéal d’homme à réaliser ? Comment le trouver, comment le définir ? La culture moderne s’avère incapable de proposer une réponse à ces questions, qui n’en font qu’une, qui est la question anthropologique. Cette impossibilité de répondre à la question de l’homme autrement que par un relativisme – cet effacement historique de l’idéal de l’homme, véritable crépuscule – est la cause de la crise de l’éducation. Pourtant, il n’est pas de pensée possible de l’éducation, ni même d’éducation possible sans réponse préalable à ces questions. Avant la mort de l’homme on savait ce qu’était un homme, on pouvait donc penser l’éducation. La mort de l’homme a pour conséquence la mort de l’éducation.



L’homme mort, la pédagogie s’est centrée sur l’enfant. La montée en puissance du pédagogisme puérocentriste est une suite historique logique de la mort de l’homme. Si le concept d’enfant – par exemple lorsqu’on veut placer « l’enfant au centre du système » – plaît autant à notre époque, c’est parce que l’enfant n’est pas un concept normatif. L’enfant n’est pas une forme. Il suffit de le laisser être, de le laisser s’épanouir. Il suffit de laisser un enfant être un enfant ! Autrement dit, l’enfant n’est pas un concept auquel plier la réalité, il est un être donné dans l’instant. L’accent, dans l’éducation contemporaine de type moderniste (le pédagogisme) s’est déplacé de l’homme vers l’enfant. C’est-à-dire du devoir-être universel vers l’être présent. Ainsi, le pédagogisme témoigne d’une crise de l’avenir autant que d’une crise de la métaphysique. Précisons : la mort de l’homme réside dans l’impossibilité de penser une essence de l’homme, une forme et un devoir-être valables toujours et partout, pour tout avenir, universels. C’est donc aussi une crise du temps. Même si, sur le fond, c’est une crise de la métaphysique dans la mesure où ce qu’on appelait « homme » était un objet métaphysique. Parallèlement, il ne peut exister de concept métaphysique de l’enfant semblable à celui d’homme, puisque l’enfant est un être informe, non encore formé, particulier en devenir. Un enfant, a suggéré Aristote, c’est l’homme qu’il doit devenir, l’homme qu’il n’est pas encore. L’essence de l’enfant c’est ce qu’il n’est pas encore, l’homme. L’enfant n’est que par ce qu’il n’est pas l’homme. Métaphysiquement, l’enfant se dissout dans l’homme. D’où l’abyssale profondeur du constat (à condition de savoir le comprendre) de Rousseau dans l’Émile : « on ne connaît point l’enfance ». Rousseau dit vrai, parce que l’enfant est l’être qui n’a pas de réalité essentielle propre. Cela signifie qu’il est impossible, bien que Rousseau soit en quête d’un savoir sur l’enfance, d’accéder à une connaissance, en termes métaphysiques, de ce qu’est un enfant. L’enfant est un trou noir philosophique. Les sciences humaines, psychologie en tête, tenteront d’occuper la place marquée par cette nécessaire ignorance philosophique pour donner à croire qu’elles savent, elles, ce qu’est un enfant. De la substitution de la psychologie à la philosophie, et son prétendu savoir, provient le slogan parapublicitaire aux usages politiques et pédagogiques de « l’enfant au centre du système ». Mais c’est un enfant sans horizon, qui ne vaut que pour lui-même ici et maintenant.




Nous ne parlons pas ici d’une crise des conditions de vie, mais de l’essence de la vie. De la vie en tant qu’humaine. Vivre comme un homme ce n’est pas comme vivre en général. Ce n’est pas comme vivre animalement, ou machinalement, ou cybernétiquement. Parce que l’homme ne sait plus définir l’homme dans sa spécifité – il ne le sait que biologiquement, dans une sorte de zoo-universalisme donnant lieu à un zoo-humanisme –, qu’un pareil savoir s’est évaporé, il ne sait plus ni pourquoi ni comment vivre. Là gisait pourtant la grande question de toutes les sagesses : comment vivre ? On ne peut fonder sérieusement une éducation et un enseignement tant qu’on demeure incapable de répondre à la question : « comment vivre ? ». Les écoles de sagesse de l’Antiquité étaient des écoles pour deux raisons : d’une part parce qu’elles proposaient une réponse préalable à cette question « comment vivre ? », et d’autre part parce que leur enseignement consistait, au sein du loisir, dans la mise en pratique de cette réponse. Pendant quelques décennies, l’école républicaine à la française s’appuyait sur des réponses nettes à ces questions, qui articulaient la morale républicaine : « qu’est-ce qu’un homme ? », « comment vivre ? ».

Lorsqu’une crise survenait, ce n’était pas encore une crise de vie. L’homme contemporain ne répond plus à cette question, « comment vivre ? », qui lui paraît obscène ; il vit pour consommer, il vit pour réussir, il vit pour ne pas se poser de questions de type philosophique (parce que ce sont des questions gratuites, sans utilité immédiate). Il ne vit pas pour réussir sa vie, au sens des sagesses philosophiques de jadis, mais pour réussir dans la vie. Et, réussir dans la vie, aujourd’hui, se ramène au pouvoir d’étaler de la consommation ostentatoire – d’où le fameux et pathologique culte des marques qui envahit les écoles, les collèges et les lycées. Réussir se réduit ainsi au pouvoir de consommer demain un peu plus qu’aujourd’hui. Il y a crise de la vie quand le sens de la vie se dissout dans l’impératif de la réussite, quand une société passe du « réussir sa vie » à « réussir dans la vie ». Quand ceux qui réussissent dans la vie se hissent au statut de modèles, de canons anthropologiques. Il a existé par le passé des crises de société. Il a existé des crises de la culture. Il a existé des crises de civilisation. Mais jamais n’apparut une crise de cette sorte – une crise de la vie humaine, un type inédit et généralisé de crise. Crise de vie et crise de la vie forment une crise inédite : pour la première fois dans l’histoire on ne peut plus répondre à la question de l’être, ni du comment, ni de la finalité de l’existence humaine. La crise de l’éducation et la crise de l’enseignement sont des échos d’une crise beaucoup plus profonde, une crise de vie, une crise de la vie.




Ce monde contemporain est atteint, en toute logique, aussi par une crise de la mort, parallèle à la crise de la vie, qui se répercute forcément sur l’éducation. On ne sait plus ce qu’est la mort, la mort humaine, on ne veut plus le savoir. On rejette l’angoisse qu’elle provoque en l’animalisant. Mais elle n’est plus objet de méditation, comme elle a pu l’être chez Bossuet. Une civilisation qui n’ose plus penser la mort – au contraire, entre mille exemples, de la civilisation française du grand siècle, chez Bossuet, chez Pascal, à Port-Royal, et dans les profondeurs de la vie quotidienne – est amenée à occulter le lien entre la mort et l’éducation, donc à affaiblir cette dernière. Or, nous l’avons dit, c’est parce qu’il y a la mort qu’il y a l’éducation et l’enseignement. Au lieu de penser la mort, notre société appelle à la rescousse, lorsque le trépas survient, y compris dans les établissements scolaires ou universitaires, des « cellules psychologiques » chargées d’éliminer la mort du champ de l’intelligence.

Notre temps est celui d’un « présent liquide » (pour reprendre la formule de Zygmund Bauman ) qui ne favorise pas l’éducation. Le liquide, comme le montre ce penseur, est la non-durabilité des structures et formes sociales – le liquide est la liquidation du solide et durable. Il ne favorise pas non plus l’école – que notre époque veut liquide elle aussi, fluide et sans consistance. Notre époque travaille à transformer les institutions stables en gélatine. Voici arrivé le temps de l’école mutée en matière gélatineuse. Il y a comme une incompatibilité entre cette époque et l’éducation, malgré les apparences contraires que font miroiter les interminables et lassants discours convenus sur « la société du savoir ». Les piliers de l’éducation – la gratuité, le loisir – entrent en dissidence par rapport à cette époque « liquide » qui privilégie l’utile et l’immédiatement efficace. De même les fondements – une idée philosophique de l’homme et de son devoir-être – entrent également dans cette dissidence.





On ne sait plus ni éduquer ni enseigner parce qu’on ne sait plus ni comment ni pourquoi vivre. La double crise de l’enseignement et de l’éducation ne peut être tenue pour une simple crise de société, ou de civilisation, mais doit se laisser analyser comme une crise de vie mettant en jeu la disparition de l’image unitaire, unifiée, de l’homme, de la place de l’homme dans la vie, du vivre humainement, autrement dit elle est un élément d’une crise métaphysique. Du coup, l’enseignement – conduire, grâce au loisir, vers le pays de la pensée, tout en étant un contre-pouvoir rendant possible la prise de distance et la déprise de soi et de la société – ne parvient plus à faire reconnaître sa légitimité parce que ses fondements philosophiques ont été oubliés ou déclarés morts. La crise de l’éducation, la crise de l’enseignement, n’est ni une crise sociologique ni une crise pédagogique. C’est une crise métaphysique dont on ne peut sortir que par une reconstruction de l’idée rationnelle de l’homme.
















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22/10/09

1 - SOS Education et l’IRIE

L’Arène et le Théâtre
Scène 27





Mes Nobles amis bonjours.

Comme vous le savez tous, votre Ménestrel préféré, hormis ses nombreuses activités artistiques et autres, se consacre aussi à l’éducation de la tendre jeunesse de notre merveilleux Royaume.
Ainsi ne serez-vous pas étonnés que j’attache une grande importance aux questions d’éducation.

J’avais déjà survolé la question à ma manière à travers mon expérience personnelle dans un post intitulé Pleurez, pleurez mes Frères…
J’avoue que j’ai eu affaire à des expériences navrantes, tant en ce qui concerne certains collègues que moi-même. La démagogie sur l’autorité, la « sur-écoute » de la sacro-sainte parole des enfants et la négociation permanente pour la moindre broutille, l’omniprésence de certaines associations de parents d’élèves à caractère ouvertement politique ayant regard sur tout et dictant leur loi à l’intérieur de l’école -- jusqu’à imposer certaines revendications et faire déplacer des personnels ne leur convenant pas sur de simples rumeurs et en utilisant des méthodes dictatoriales --, la lâcheté de la hiérarchie se couchant toujours devant les parents « pour ne point leur déplaire »… bref, une faillite quotidienne dont les illustrations parfois dramatiques ne manquent pas puisque les incivilités et les violences de la part des parents ou des élèves sont chaque année considérables et la plupart du temps passées sous silence.
De quoi être démoralisé et ne plus avoir aucune envie de faire quoi que ce soit sinon « gérer le quotidien », puisqu’il n’y a plus aucun idéal à honorer nulle part, et surtout pas celui de la moindre transmission éducative digne de ce nom au sein même de l’école.

On en vient à se demander, tant l’Education est depuis longtemps fossilisée par la pensée gauchiste et le corporatisme, s’il sera un jour possible de réformer l’école et l’université sans le concours d’une véritable catastrophe ou révolution !

En attendant, je vais donc vous présenter SOS Education et l’Institut de Recherche Indépendant pour l’Education (IRIE) qui travaillent de concert afin d’analyser l’ampleur des dégâts et proposer des solutions pour tenter de conjurer cette faillite de l’école.

L’IRIE vient de faire paraître son second numéro de La Nouvelle Revue de l’Education. La qualité des intervenants et des textes est telle que j’ai décidé d’en partager certains avec vous.

Pour commencer, je vous laisse lire l’Editorial de David Mascré, le directeur des études de l’IRIE, et la prochaine fois je mettrai en ligne l’admirable texte de Robert Redeker.









(C'est moi qui souligne certains passages)


Éditorial


Par David Mascré,
Directeur des études de l’IRIÉ.



L'hiver 2008 avait commencé avec la loi sur le service minimum d’accueil dans les écoles primaires, censée garantir une prise en charge des enfants en cas de grève de l'Éducation nationale. Le président Nicolas Sarkozy s'était engagé durant la campagne présidentielle de 2007 à mettre sur pied cette mesure destinée à éviter aux parents les contrecoups des revendications des syndicats enseignants. Les mouvements de grève des mois de novembre et décembre 2008 et l'opposition systématique des municipalités socialistes ont montré la difficulté à mettre en ouvre ce type de dispositifs.

La réforme des lycées n’a pas eu plus de succès. Promulguée avec éclat en novembre 2008, elle a été retirée dans la précipitation au mois de décembre devant l'opposition des personnels enseignants et des syndicats lycéens, prétendument mécontents de voir secondarisées des matières jusqu'alors reconnues comme principales, et opposés au lycée à la carte.

Le risque d’une propagation au lycée des mouvements de contestation étudiants français et la crainte d'une contagion à la France des émeutes urbaines survenues en Grèce au mois de
décembre 2008, le tout sur fond de crise économique, ont convaincu le président de la République de retirer précipitamment ce projet de loi pourtant initialement présenté comme l'une des réformes phares du quinquennat.

Cette volte-face politique n'aura pas pour autant suffi à apaiser les tensions. De novembre 2008 à mars 2009, le monde politique et éducatif français aura été marqué par la contestation des personnels enseignants et étudiants contre les projets de réforme des IUFM et de mastérisation des concours d'enseignants. Également mécontentes, les universités théoriquement chargées de prendre en charge dès la rentrée 2009 la formation des enseignants du primaire (les professeurs des écoles jusqu’alors formés dans les IUFM) et du secondaire (les titulaires du CAPES et de l’agrégation) n’ont pas manqué de leur côté de s'opposer à la réforme. Certaines d'entre elles ont bloqué la remontée des maquettes indispensables à la préparation de la réforme.




Mais c’est autour des projets de réforme de l'université et de l’enseignement supérieur que se sont déclenchés les mouvements de contestation les plus radicaux. Le projet de décret du statut des enseignants-chercheurs a été présenté dans un contexte de crise de confiance des chercheurs face à un État perçu comme de plus en plus présent administrativement et de plus en plus absent financièrement. Cette crise fut renforcée par le sentiment d’incompréhension et de mépris des enseignants-chercheurs après le discours du président de la République du 22 janvier 2009 sur l’enseignement supérieur et la recherche, très mal reçu par la communauté universitaire. Joint aux décrets d’application de la loi sur les libertés et les responsabilités universitaires (LRU), votée en juillet 2007 – décrets qui prévoient notamment de revoir la composition des conseils d’administration et d’accorder davantage de pouvoirs aux présidents d’université -, il a contribué à mettre en émoi la communauté universitaire. Signe de la profondeur de la rupture qu’il introduit, ce rééquilibrage ne laisse pas la population universitaire indifférente. Il fait hurler les syndicats et une partie des enseignants. Pourquoi ? Parce qu’en les contraignant à s’ouvrir au monde extérieur, le projet de réforme donne aux universitaires le sentiment de devoir travailler pour des entreprises, ce qui dans leur esprit signifie se vendre à l’industrie et au grand capital. Parce qu’en les invitant à entrer dans une culture du résultat, il leur donne l’impression de devoir se soumettre aux lois de l’économie, ce qui constitue à leurs yeux une violation sacrilège. Parce qu’en les soumettant à des exigences de compétitivité, il leur donne le sentiment de perdre leur liberté académique, condition fondamentale de l’exercice de la recherche. Parce qu’en les soumettant à l’autorité d’un tiers, il leur donne le sentiment de perdre l’esprit de collégialité universitaire.

De leur côté, les syndicats réalisent qu’en augmentant la représentativité des enseignants-chercheurs au détriment de celle des personnels administratifs et techniques (IATOS), le projet de réforme risque de leur faire perdre une partie de leur influence. Celle-ci s’était en effet pour une large part construite depuis trente ans sur l’égalité de traitement des personnels de l’université et la défense des avantages de chacun des corps statutaires.

Depuis lors, il n’est pas une journée sans qu’un article ne paraisse sur le sujet, sans qu’un intellectuel ne se sente obligé de prendre parti dans le débat, sans qu’une manifestation ne soit organisée par les universitaires pour montrer leur mécontentement, sans qu’un homme politique n'entre en scène pour faire part de son soutien aux uns ou aux autres, émettre de nouvelles exigences et proposer quelque réforme nouvelle (contestant, amendant ou prolongeant le travail de réforme engagé par le gouvernement lui-même). Quatre mois après le discours du président de la République et l’annonce du projet de décret sur le statut des enseignants-chercheurs, la situation n’était toujours pas réglée, nombre d'universitaires étaient toujours en grève et personne ne savait si les examens de fin d’année pourraient finalement avoir lieu normalement.

Tous ces éléments montrent la force et l'importance des enjeux éducatifs. Un an après sa création, ils ne font que justifier rétrospectivement la nécessité de créer un « think tank » spécifiquement dédié aux questions d’éducation. Plus que jamais la France a besoin de talents. Plus que jamais, la France a besoin d’hommes capables d'analyser lucidement et objectivement la situation de notre système scolaire et universitaire, et de répondre aux difficultés rencontrées par notre système éducatif. C'est ce à quoi s'attache l'Institut de Recherche Indépendant pour l'Éducation (IRIÉ) à travers la publication bimensuelle de ses
études et la publication de sa revue.




Ce second volume de la revue de l’IRIÉ constitue – avouons-le sans fausse modestie – un cru d’une exceptionnelle qualité.
Avec Robert Redecker, Jean-François Mattéi et Jacques Bichot, ce sont pas moins de trois universitaires de haut rang qui prennent parti dans le débat éducatif et nous livrent ici leurs analyses sur des thèmes fondamentaux de l’éducation. Complétées par l’étude de David Mascré, ces trois études fournissent un éclairage d’ensemble pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans la crise éducative que traverse aujourd’hui le système scolaire et
universitaire français.

Robert Redecker propose ici une lecture philosophique et même métaphysique de la crise de l’école. Derrière la crise institutionnelle et sociale, se dessine une crise métaphysique et
morale. Derrière la crise de l’école, se joue une crise de l’homme en tant qu’être spirituel, libre, capable de se projeter dans l’avenir et de définir un projet autonome. Une crise de l’homme en tant qu’être pensant. Une crise spirituelle, donc.

Cette crise spirituelle vient d’une rupture de la chaîne de la transmission, mais aussi plus profondément de la chaîne de la pensée elle-même ; ce qui est mis à mal dans l’école d’aujourd’hui – et plus généralement dans nos sociétés contemporaines.

De ce point de vue, la crise que nous traversons a un caractère inédit. « Il a existé des crises de la culture. Il a existé des crises de civilisation. Mais jamais n’apparut une crise de cette sorte – une crise de la vie humaine, un type inédit et généralisé de crise. Crise de vie et crise de la vie forment une crise inédite : pour la première fois dans l’histoire, on ne peut plus répondre à la question de l’être, ni du comment, ni de la finalité de l’existence humaine … »



Dans son étude sur « La révolution copernicienne de l’éducation », Jean-François Mattéi revient sur les conditions qui ont conduit experts, décideurs et hommes politiques à engager la mise en place des réformes qui depuis quarante ans contribuent à détramer notre système éducatif. Il ne peut à son tour que faire le constat d'un quadruple échec éducatif, scientifique, culturel et civique. Échec d’autant plus grave qu’il ne s’est nullement accompagné de la promesse de justice sociale dont psychopédagogues et didacticiens prétendaient faire le fer de lance de l’école nouvelle. Sur ce plan comme sur d’autres, le constat est amer. Même les plus zélés des partisans de la massification et de son corollaire éducatif incontournable – l’abaissement structurel et constant du niveau des élèves – ne peuvent qu’en dresser le constat : « L’école n’a pas réussi à corriger les inégalités, mais les a amplifiées ».

La faute en incombe à des idéologies délétères qui, sous couvert d’égalité, ont instillé dans les programmes un appauvrissement systématique des contenus et une déculturation systématique des élèves. Assises sur des dogmes intangibles, ces idéologies ont eu pour effet immédiat a été de mettre à terre les systèmes éducatifs français et – dans une moindre mesure – européens.
L’idéologie démocratique et le désir de célébrité et de reconnaissance de tous par tous promis par les sociétés post-modernes ont ici servi de base à la mise en place d’une politique de nivellement systématique par le bas dans laquelle la lutte contre les discriminations et le combat pour la promotion de l’égalité sociale servaient d’alpha et d’omega du discours éducatif et de l’action enseignante. Comme le souligne avec force Jean-François Mattéi, « c’est là pourtant une hypothèse que les théoriciens majeurs de la pédagogie, de Platon à Comenius, et de Montaigne et Rousseau à Kant ou Pestalozzi, n’avaient à aucun moment envisagée. Ces derniers ne voyaient en effet dans l’école nullement un lieu de correction sociale, mais un lieu de formation humaine. Quelle qu’en soit
la forme, l’inégalité n’était pas au premier rang de leurs propos. A leurs yeux, l’école devait assurer une fin différente, et bien plus élevée, que la fonction sociale à laquelle on est aujourd’hui tenté de la réduire. »

Les responsables de cette dérive sont depuis longtemps connus et identifiés. Après Paul Langevin et Henri Wallon, porteurs d’un plan qui, au commencement de la quatrième République, prétendit adapter « la structure de l’enseignement » à « la structure sociale » en prenant appui sur un « principe de justice » initial, vinrent les réformateurs du courant progressiste, porteurs de la réforme Haby autour du collège unique. Encore le mouvement de déstabilisation du système éducatif ne s’opérait-il que sur des bases quantitatives (massification de l’enseignement, allongement de la scolarité, accroissement du nombre des étudiants dans le secondaire et à l’université). Il devint véritablement qualitatif à partir du moment où psychopédagogues et didacticiens, à la suite de Philippe Meirieu et de Louis Legrand, en vinrent à faire du renoncement à la transmission et du refus même de l’idée de savoir objectif la condition même du progrès social et de l’adaptation aux exigences de la modernité.




Tout à l’inverse de ce que préconisent les tenants de ces courants idéologiques, la condition d’un redressement, comme le souligne justement Jean-François Mattéi, consiste à remettre le savoir - et non l’enfant – au centre du système éducatif et à faire de l’école un lieu ouvert, mais autonome, où puissent s’enraciner et se développer la pensée et l’apprentissage de ses règles. « L’enfant ne pourra connaître et agir s’il ne commence par apprendre à penser afin de réussir ensuite à penser ce qu’il a appris. Et si la fin de la connaissance, dans l’ordre de la science, est la vérité, la fin de l’action, dans l’ordre de la politique, est la justice. C’est l’institution scolaire, comprise en ce sens, qui peut offrir à l’enfant la possibilité de s’ouvrir à la vérité et à la justice. Mais ce n’est pas l’élève, ni d’ailleurs le maître, moins encore l’État, qui se trouve au centre du système éducatif : l’école elle-même, comprise comme école de pensée, est seule habilitée à occuper son propre centre. Telle est la source légitime et inconditionnelle de sa liberté et de son autorité. »

Remettre le savoir au centre du système éducatif, cela signifie rétablir des critères de mesure et d’évaluation objectifs et impartiaux de mesure des connaissances, de l’inventivité et de la qualité morale. Cela signifie rétablir une véritable notation et remettre sur pied à tous les niveaux du parcours scolaire une sélection. Cela signifie en un mot prendre le contrepied exact des mesures qui, depuis quarante ans, ont été introduites dans l’école sous prétexte de massification forcée de l’enseignement et de démocratisation du savoir.




C’est justement cette question de la démocratisation du savoir et ses attendus implicites que prend à bras le corps le professeur Jacques Bichot dans sa très longue étude consacrée à repenser les fondements de la « démocratisation » scolaire. Dans cette étude extrêmement technique et soignée, Jacques Bichot se livre à une analyse fine et détaillée du dernier livre d’Eric Maurin, La nouvelle question scolaire. L’étude ne vaut pas seulement par la qualité des objections qu’elle oppose aux arguments de celui que nombre d’experts de l’éducation s’accordent à présenter comme l’un des spécialistes patentés des questions éducatives, mais aussi par la profondeur des analyses qu’elle déploie dans son effort de déconstruction des mythes fondateurs de la démocratisation scolaire. On sait que celle-ci repose, selon les tenants officiels de la massification, sur l’idée d’un passage « d’une logique où l’entrée dans l’enseignement supérieur est réservée à une petite élite sélectionnée dans le primaire et le secondaire, à une logique où le plus grand nombre atteint le supérieur et où c’est au sein de ce dernier cycle que se diversifient les trajectoires en fonction des ambitions et des capacités de chacun ». Reprenant à la base les sous-bassements idéologiques et les attendus implicites de ce mythe fondateur, Jacques Bichot en démontre l’inanité en même temps que les dangers et les effets pervers. Parallèlement, Jacques Bichot met en évidence la dimension autistique de ceux qui, s’enfonçant dans des choix politiques erronés, se trouvent conduits par leur refus schizophrène du réel, d’accélérer encore le cours des réformes qui conduisent le système à l’abîme plutôt que de reconnaître le caractère erroné et infondé de leur analyse et, faisant amende honorable, de faire machine arrière.

Plus qu’une recension, c’est en réalité à un authentique décryptage des stratégies de conditionnement de l’opinion que se livre ainsi Jacques Bichot, démontant dans ce qui entend se présenter comme une analyse scientifique sérieuse – dotée d’un poids institutionnel d’autant plus grand qu’elle est cautionnée par une majorité d’experts et nimbée de l’aura de la consécration médiatique - les paralogismes intellectuels, les contradictions internes dans le discours, la manipulation des chiffres, l’introduction de biais statistiques dans les enquêtes et les tableaux de données, les erreurs d’interprétation criantes. Plus qu’un simple exercice de réfutation, c’est donc ici à un véritable exercice de déconstruction d’un mythe fondateur aujourd’hui présenté par- tout comme indépassable que se livre ici Jacques Bichot. L’exercice est d’autant plus intéressant qu’il fournit sur un exemple précis une illustration vivante de la manière dont se construisent les mythes fondateurs et les dogmes établis dont la force de fondation ne repose en définitive que sur leur éternelle répétition par l’instance médiatique.




Cette mise en question de la vérité objective par le système médiatique et cette déqualification de l’université comme instance capable de produire un savoir objectif est l’un des aspects que j’analyse pour ma part dans une étude consacrée « aux origines et aux causes du déclin de l’université française ». Dans cette étude, je m’interroge notamment sur la signification de l’université comme instance productrice du savoir et d’enseignement et par ce biais comme moyen d’accès à l’universalité. Dans une courte fresque historique, j’y rappelle comment la construction de l’université moderne fut historiquement portée par l’idéal de service de la vérité, de promotion de la science et de rayonnement de la culture et en ce sens solidaire, tout au long du dix-neuvième siècle, du mouvement d’affirmation nationale et de réappropriation par les peuples de leur patrimoine historique intrinsèque. J’y rappelle comment, à cette époque, soit au moment où se constituaient de concert un État nation puissant et un système d’enseignement supérieur fort et cohérent, Victor Cousin pouvait la définir comme « une patrie dans la patrie ». J’y souligne avec Theodor Berchem comment en son essence, « elle incarne à la fois la mémoire et la curiosité de la société ».

Replongeant dans l’histoire des quarante dernières années, j’y repère alors ce qui, à l’encontre de cet idéal de vivification de l’esprit et de dynamisation des connaissances, a contribué à transformer l’université française en chambre d’enregistrement des modes fixées par l’instance médiatique, transformant ainsi progressivement ce qui fut un temple du savoir en mausolée des idéologies.

J’y repère notamment quelques-unes des étapes politiques majeures qui, dans ce processus au long cours, constituèrent les points de rupture décisifs qui, dans cette lente descente aux enfers, constituèrent autant de points de non retour. Revenant sur l’aspect juridique et institutionnel, j’y souligne le rôle joué par les lois votées par les différents pouvoirs en place depuis mais 68, au premier rang la loi Edgar Faure de 1969 et la loi Savary de 1984. « L’une et l’autre ont directement participé au démantèlement de l’université dans ce qu’elle avait de plus universel. L’une et l’autre ont contribué à la mise à bas d’une certaine figure de l’universitaire dans ce que cette dernière pouvait comporter de prestige, de générosité et de dévouement. Face à l’antique figure du savant ou du professeur-mandarin, ces deux lois ont réussi à imposer une nouvelle figure moderne du sophiste : l’intellectuel médiatique. Cette figure anthropologiquement nouvelle mais historiquement ancienne du faiseur de doxa, a contribué à bouleverser de fond en comble le rapport des occidentaux au savoir et à la culture. En substituant la règle de la célébrité à celle de la renommée, en substituant le principe de la facilité à celui de l’effort, en substituant à la logique de l’objectivité scientifique celle de l’efficacité médiatique, en remplaçant en un mot la logique du savoir-faire par celle du faire-savoir, elle a contribué à subordonner la vie de l’esprit à la vie du commerce et de l’économie. »

Dans une société en mal de repères et traversée par une suite ininterrompue de crises – financière, bancaire, économique, monétaire, sociale, alimentaire, écologique – il nous a semblé qu’il pouvait être important de revenir aux fondamentaux et de s’interroger sur ce qui constituait la mission essentielle du système éducatif pris dans sa plus grande extension. De la maternelle à l’université, il nous semble qu’il faut aujourd’hui repenser de fond en comble la question de la transmission, de l’enseignement et de l’accès au savoir.
C’est à ce prix et à ce prix seulement que les nations européennes pourront relever les immenses défis qui désormais se trouvent devant elles. Dès à présent et plus encore à l’avenir, la revue de l’IRIE entend s’y employer.


SEPTEMBRE 2009

















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04/10/09

Lettre René Girard (suite 2)

L’Arène et le Théâtre
Scène 26




Le Paradoxe de la Révélation ?
Le premier paradoxe que je voudrais évoquer est celui de la diffusion du christianisme. Si le christianisme n’avait pas été diffusé par les conquêtes et par l’épée, s’il n’avait pas, contre sa propre nature été lui-même persécuteur, aurait-il pu avoir cette audience et changer la face du monde ? Le Christ savait-il qu’il ne pourrait échapper à ce paradoxe même en étant conscient des crimes à venir ? « Combien de crimes seront commis en mon nom ? »




Le Second paradoxe pose un problème de fond.
Depuis toujours, le mécanisme sacrificiel permettait aux sociétés de survivre à leur violence.

+ Aurait-il fini, même sans le judéo-christianisme par devenir moins efficace au fil du temps ? Au risque de plonger l’humanité dans la lutte de tous contre tous, à laquelle elle avait échappé jusque là justement grâce à ce mécanisme ?

+ La Révélation évangélique est-elle donc apparue pour sauver les hommes de leur destruction ou seulement pour les faire évoluer s’ils n’étaient pas menacés de s’auto-détruire ?

+ Si le processus pouvait continuer de fonctionner, l’homme n’aurait cessé de s’entre-tuer, mais sans pour autant mettre en péril sa propre survie. Il n’aurait simplement peut-être pas accédé à l’esprit scientifique et aurait vécu avec les moyens dont il disposait ?

+ Le problème, c’est qu’en donnant aux hommes la possibilité de remettre en cause ses fonctionnements sacrificiels, on en revient à la case départ, dans cas où le mécanisme victimaire aurait cessé de fonctionner quoi qu’il arrive : puisqu’il est maintenant capable de se détruire en ayant accédé à la pensée scientifique !

+ Est-ce donc un effet secondaire inattendu que le christianisme lui-même n’aurait pas prévu ? A savoir que le génie scientifique de l’homme se développerait plus vite que sa raison avant que d’avoir pu véritablement prendre conscience des fonctionnements de sa violence, d’avoir pu apprendre à les contrôler efficacement ?
« Sans ces armes, bien que parfois il les eût utilisées contre lui-même, l’Homme n’aurait pu conquérir sa planète. En elles, il avait mis son corps et son âme et, durant des siècles, elles l’avaient bien servi.
Mais à présent, tant qu’elle existeraient, son temps serait compté ».
(Arthur C. Clarke, « 2001 : L’Odyssée de l’espace »)
Le christianisme aurait-il été lui-même une sorte « d’humanisme angélique » à l’instar celui qu’il allait engendrer, qui sévit aujourd’hui et qui, tel l’Enfer pavé de bonnes intentions, fait souvent plus de mal que de bien ?
En permettant au monde de prendre conscience de ses comportements sacrificiels, ne le prive-t-il pas du même coup de ses protections sacrificielles ?
N’a-t-il pas surestimé les possibilités humaines et sous-estimé les effets pervers de la Révélation au regard de ce fragile potentiel humain ? Sous-estimé le fonctionnement mimétique qu’il désirait tant combattre ?




Poussons plus loin une analyse dérangeante.
A ce point de vue, les totalitarismes, tout en voulant pathologiquement extirper le religieux, constituent paradoxalement une nouvelle façon, sous une forme déguisée, de réintroduire du religieux, et du sacrifice, dans un retour permanent et inévitable de l’instinct Nietzschéen.
Le totalitarisme, même s’il ne peut fonctionner vraiment efficacement à cause de la conscience que l’on a malgré tout des phénomènes de persécutions, n’est-il pas l’ersatz de processus sacrificiel moderne qui nous guettera dorénavant périodiquement ?
En fin de compte, l’homme peut-il vraiment, en l’état actuel de son évolution, se passer d’une « rigidité » politique et sociale injuste et arbitraire, n’étant pas capable de gérer la liberté apportée par la pensée moderne, sans immédiatement plonger dans des dérives qui le ramènent automatiquement à la violence ?
En gros, peut-il se passer d’une certaine forme de violence pour en empêcher une autre ? Donc, peut-il se passer d’une certaine forme de « structure archaïque » à laquelle par instinct il revient toujours ?
L’évolution de la Chine et de la Russie vers un « totalitarisme capitaliste » n’est-elle pas intéressante à analyser pour l’évolution de certaines sociétés dans l’avenir : d’une part, profiter de la capacité de développement du capitalisme ; mais d’autre part, contrôler la « liberté » avec un gant de fer ? Ce modèle est-il d’ailleurs viable à longue échéance ?
La Démocratie n’est-elle pas un beau rêve qui n’aura été qu’une « parenthèse utopique » dans l’Histoire de l’humanité ? Surtout lorsque l’on considère les menaces qui pèsent sur l’avenir (comme le terrorisme et son accès aux nouvelles technologies de destruction. Problème très clairement posé par Martin Rees) et donc la nécessité de contrôler de plus en plus les individus et les populations ?
L’avenir pourra-t-il échapper à de nouvelles formes de totalitarismes violents ou à une déclinaison ou une autre du Meilleur des mondes ?
Il faudrait entrer bien plus profondément dans le questionnement et l’analyse, sans préjugés et toujours dans un état d’esprit « purement scientifique » et objectif, autant se faire que peut, en essayant de regarder la « réalité du miroir », froidement, au maximum de notre honnêteté et de notre courage intellectuel, même si les réponses ne nous plaisent pas.

+ Que l’humanité ait été ou non en danger, l’apparition du christianisme serait alors la preuve qu’un objectif à atteindre est poursuivi par des forces « divines » au regard de la race humaine ? Sans d’ailleurs être sûr d’y parvenir ?! D’où la mise en garde de l’Apocalypse ?
« Ils avaient eu leur première chance. Ils n’en auraient pas d’autre. L’avenir était, à proprement parler, entre leurs mains » (« 2001 : L’Odyssée de l’espace »)

Je m’arrête ici car la suite du débat est immense et se prolonge dans des considérations multiples, métaphysiques et philosophiques complexes.










2001 : L’odyssée de l’espace
Ce qui me frappe le plus, dans l’évolution de l’humanité, qui s’est donc faîte grâce au christianisme, c’est qu’elle le doit à une « intervention extérieure », qu’elle ne le doit pas à elle-même. Ça veut dire « qu’elle n’avait pas les moyens d’opérer seule une telle évolution, malgré son immense potentiel », sans un « fabuleux déclic ».
Là encore, c’est l’esprit scientifique et cartésien (que l’on doit aussi au christianisme !) qui m’interpelle, qui me fait prendre conscience qu’un tel savoir, le « savoir évangélique », logiquement, ne peut pas être le fruit d’une pensée humaine, incapable à l’époque (et encore aujourd’hui) d’avoir une telle conscience de ses mécanismes. Sinon, elle aurait évolué toute seule.
Ce qui pose aussi la question de « l’imperfection divine » et des raisons de cette « imperfection » au regard de ses créations imparfaites…
« L’esprit saint doit prendre la place du Christ au milieu des apôtres pour les conduire à une connaissance plus approfondie de la vérité de l’Evangile et leur donner la force divine qui leur permette d’affronter les épreuves et les persécutions au nom du royaume divin ».
Si je poussais le raisonnement plus loin, toujours sur la voie de la logique scientifique, le Christ pourrait-il appartenir à une autre civilisation simplement plus en avance et qui aurait des raisons inconnues (toutes les théories sont possibles) de veiller sur nous, du moins de nous observer ?.
(Je ne crois pas plus que ça aux extra-terrestres, seulement une hypothèse scientifiquement imaginable)
A cette époque, il n’aurait pas été difficile à des « Etres » possédant une science avancée, de pouvoir se faire passer pour des Dieux. Les occidentaux y ont bien réussi avec des tribus primitives. Marcher, sur l’eau, la multiplication des pains, la résurrection etc, pourraient n’être alors que les fruits d’un « savoir faire » nous étant encore inconnu. Nombre de théories farfelues ont été pondues à ce sujet, mais il n’est pas exclu que certaines d’entre-elles puissent avoir des fondements. En tous cas, ce n’est pas plus farfelu, que pour certains de se servir de la Bible comme d’un véritable « savoir scientifique » !
Ça ne remet de toute façon pas en cause la question de Dieu, sous quelque forme que ce soit, qui alors serait encore au-dessus de nos intervenants plus en avance que nous.
« La vérité, comme d’habitude, sera encore bien plus étrange » (Arthur C. Clarke – 2001 : L’odyssée de l’espace »




Justement à propos de « 2001 »
« A.C. Clarke et Stanley Kubrick ont perçu ce mécanisme avec beaucoup d’intuition dans la première scène de 2001, Odyssée de l’espace.
Il semble bien que oui. La victime est le point focal de l’événement du bouc émissaire dans son ensemble, puisque les hominidés sont plus ou moins « conscients » d’avoir fait quelque chose de « mal », et sont en même temps stupéfaits de la paix revenue et du lien merveilleux qu’ils perçoivent comme résultant du meurtre de la victime.
Ce système complexe de sentiments entrecroisés a produit une espèce de « court-circuit » de leur perception, qui devait être d’ores et déjà d’un niveau élevé. Tout d’abord, et même si le mécanisme est endogène, il est perçu comme quelque chose d’extérieur … »
Honnêtement, pour une fois, je ne suis pas sûr qu’il faille aller si loin dans l’interprétation de cette scène.
J’ai re-visionné le début de 2001 avec attention, et ayant à mon actif en tant que scénariste une vingtaine de scénarios de Longs métrages, je suis plutôt familier avec l’écriture cinématographique et attentif à ce genre de propos.
Je ne vois absolument rien qui ressemble à ce que vous dites. La scène finale est une querelle de territoire pour un emplacement d’eau (le même qu’au début). Deux groupes se font face. Le combat ne se déroule véritablement qu’entre deux hommes-singes, probablement les deux chefs. C’est un duel inégal puisque l’un, ayant appris à se servir d’un os comme d’une arme, terrasse son adversaire.
Bien sûr que par définition il y a une rivalité mimétique entre les deux groupes, rivalité qui est d’ailleurs là depuis le départ. Oui, il y a un phénomène d’imitation car, lorsque l’homme-singe donne les premiers coups à son adversaire qui tombe à terre, quelques autres viennent l’imiter en s’acharnant sur lui en un mimétisme persécuteur. Oui, d’autres de la même tribu, en arrière-plan, (parallèlement et non après) sont plus craintifs, et semblent être effrayés de ce qui se passe. Est-ce cette peur devant la scène qui se déroule sous leur yeux que vous appelez : « …plus ou moins conscients d’avoir fait quelque chose de mal… » ?
Ici, ceux qui frappent ne manifestent absolument pas ce genre de sentiments.
Quant à : « …et sont en même temps stupéfaits de la paix revenue et du lien merveilleux qu’ils perçoivent comme résultant du meurtre de la victime… »
Je ne vois absolument aucun « étonnement » quelconque à la suite du meurtre qui puisse être interprété comme vous dites et encore moins de stupéfaction et de lien merveilleux résultant du meurtre de la victime. D’ailleurs, il n’y a pas le temps pour cela. La scène est assez courte et ne s’appesantit sur rien après le meurtre, passant directement à l’os que l’homme-singe jette en l’air dans un cri de victoire et qui constitue la transition avec le futur.

Maintenant, je veux bien jouer le jeu, en admettant que vous ayez raison et que l’on voit bien ce que vous dites.
Ce que l’on peut repérer facilement dans les mots, est plus difficile au cinéma. N’oublions pas que ce sont les acteurs qui sont le vecteur d’expression du réalisateur. Ce sont donc eux qui jouent et non le réalisateur.
Les mots de l’écrivain proviennent « directement de lui ». Le réalisateur est obligé de diriger ses acteurs, c’est plus complexe. Quand bien même jouerait-il lui-même que je ne suis pas sûr que l’on pourrait arriver non plus à cette conclusion.
A moins que le réalisateur n’ait dit à ses comédiens qu’ils devaient prendre telle attitude afin d’exprimer leur étonnement devant le mécanisme sacrificiel, ce dont je doute, la surprise mimée par les comédiens n’est peut-être que ce qu’ils ont trouvé de plus logique à exprimer en pensant à des hommes découvrant les effets de quelque chose qu’ils ne connaissaient pas avant. (ou les acteurs l’ont fait d’eux-mêmes et ça a plu à Kubrick, ou cet étonnement leur a été demandé sans qu’il n’y ait pour autant cette fameuse « perception » du mécanisme). Sinon on peut encore aller plus loin en supposant « qu’ inconsciemment » les acteurs ont traduit ce « qu’inconsciemment » le réalisateur aurait perçu, et cela par pur « imitation » conceptuelle en quelque sorte. Mais il y a un pas ! Cela dit, dans certains cas, l’inconscient des gestes vaut peut-être celui des mots.
Moi qui suis, comme je pense l’avoir largement prouvé, un « girardien plus que convaincu », là je suis un peu perplexe.




Par contre, si l’on prend le texte d’Arthur C. Clarke, on peut trouver de bonnes intuitions. Alors peut-être que je me trompe, sachant que C. Clarke à travaillé directement avec Kubrick pour ce film.

« Il ne se souvenait pas vraiment de ce qu’il avait vu, mais cette nuit-là, assis au seuil de son refuge, tandis qu’il guettait les bruits du monde alentour, il ressentit les premières et faibles atteintes d’une émotion nouvelle. C’était une sensation vague et diffuse, d’envie, de frustration. Il n’avait pas la moindre idée de ce qui pouvait la causer, encore moins de ce qui pouvait la faire disparaître. Mais l’insatisfaction venait de pénétrer dans son esprit : il avait fait un pas de plus vers l’humanité ».
Dans le livre, le monolithe est un instrument sophistiqué. C’est une machine qui analyse le « potentiel génétique » des hommes-singes et qui est chargée de l’améliorer « techniquement ».

« Désormais, il y avait dans l’existence de Guetteur de Lune des failles dont il ne garderait pas trace, durant lesquelles les atomes même de son cerveau étaient rassemblés en des schémas nouveaux. S’il survivait, ces schémas deviendraient permanents car ses gènes les transmettraient alors aux générations futures.
Le processus était lent, pénible, mais le monolithe de cristal était patient. Pas plus lui que ses répliques disséminées sur une moitié du globe n’espéraient réussir avec tous les groupes soumis à l’expérience. Une centaine d’échecs ne serait que de peu d’importance puisqu’il suffisait d’une réussite pour changer le destin de la planète ».
Et en effet, dans ce passage, le monolithe a sciemment inculqué l’Envie aux hommes-singes. Clark a perçu le mécanisme mimétique nécessaire à l’évolution de l’humanité.

« Il continua de brouter jusqu’au moment où le marteau de pierre de Guetteur de Lune l’abattit, inconscient. Le reste du troupeau continua de paître paisiblement, car le meurtre avait été rapide et silencieux.
Les hommes-singes s’étaient arrêtés pour regarder et bientôt ils se rassemblèrent, émerveillés, autour de Guetteur de Lune et de sa victime. L’un d’eux s’empara de la pierre tâchée de sang et se mit à frapper le phacochère abattu. D’autres l’imitèrent alors avec des bâtons et des pierres jusqu’à ce que le corps ne fût plus qu’une masse informe. Puis ils se lassèrent. Certains s’éloignèrent tandis que d’autres demeuraient hésitants, autour du cadavre méconnaissable ».
Il s’agit là du premier meurtre qui est celui d’un phacochère. (cette scène n’existe pas dans le film et est à peine suggérée). C’est la première fois qu’un groupe d’hommes chasse un animal pour se procurer de la viande. Cela dit, le mot « imitation » est prononcé et le processus de bouc émissaire est clairement démontré envers l’animal. Le mot « émerveillement » peut-être aussi entendu comme ce que vous disiez à propos du film : « …et du lien merveilleux qu’ils perçoivent comme résultant du meurtre de la victime ».
Mais un groupe qui chasse un animal pour de la nourriture peut-il être considéré comme une foule persécutrice ? Et même si l’animal est une « victime innocente », il répond à un besoin vital de manger de la part du groupe plus qu’à un besoin de sacrifice. En même temps, « masse informe » signifie qu’ils se sont acharnés sans commune mesure. Est-ce l’enthousiasme débordant de la première prise qui fait se déchaîner les instincts meurtriers où ceux-là sont-ils déjà le signe du processus qui est en eux ? Les deux ?
« Puis ils se lassèrent », semble effectivement suggérer l’apaisement venu de l’acharnement général sur la victime.
« Le reste du troupeau continua de paître paisiblement, car le meurtre avait été rapide et silencieux ».
Cette phrase est intéressante. Le troupeau semble incarner une foule qui ne se rend pas compte de ce qui se passe. Qui ne veut pas se rendre compte, ou qui fait comme si elle n’avait rien vu ? Le mot « meurtre » est clairement employé et prend un relief terrible. Clarke aurait pu utiliser un mot plus « soft », mais non.
« meurtre silencieux », semble vouloir dire que le forfait à été commis le plus secrètement possible par le chasseur, (par le persécuteur ?). En accord avec l’aveuglement, la complicité silencieuse de la foule afin de ne troubler personne ? Bien que l’on puisse comprendre aussi, que pour la chasse et surtout une première tentative, l’homme-singe ait essayé d’être le plus discret possible pour réussir son coup. Mais l’un n’empêche peut-être pas l’autre.
Dans cette scène, le meurtre de l’animal ne serait alors qu’une métaphore du phénomène de persécution perçu par Clarke et retranscrit inconsciemment à l’instar de nombreux textes analysés par vos soins ?




« Lorsqu’il atteignit la berge, il vit que Une Oreille n’avait toujours pas bougé. Il était sans doute trop courageux ou trop stupide pour fuir. A moins qu’il ne parvînt pas à croire vraiment à un tel outrage. Lâche ou héros, cela ne fit aucune différence quand la tête au rugissement figé s’abattit sur la sienne. Hurlant d’effroi, les Autres se dispersèrent dans les buissons. Ils reviendraient pourtant, et ils oublieraient leur chef disparu.
Pendant quelques secondes encore, Guetteur de Lune demeura immobile au-dessus de sa victime, essayant d’admettre l’idée merveilleuse et étrange que le léopard mort pouvait tuer encore. A présent qu’il était maître du monde, il n’était pas sûr de ce qu’il devait faire ensuite. Mais il lui viendrait bien une idée ».
Là, il s’agit du premier meurtre d’un homme, perpétré avec la tête d’un léopard mort contre lequel la tribu s’est défendue. Cette scène apparaissant en second après celle du meurtre du phacochère.
La seule indication du mimétisme pourrait-être : « Ils reviendraient pourtant, et ils oublieraient leur chef disparu », sous-entendu, ils se réuniraient au profit de leur nouveau chef ayant tué l’ancien.
Comme je l’ai dit plus haut, dans le film (comme dans le livre) il s’agit à la base d’une rivalité de territoire entre les deux tribus. Et l’une d’elle prend effectivement l’ascendant sur l’autre parce qu’un des leurs, grâce à l’influence du monolithe, à l’idée de se saisir de l’os comme d’une arme. Est-ce donc, dans ce cas, pour autant le mécanisme victimaire qui est à l’œuvre ou un simple réflexe d’agressivité dans un contexte rivalitaire ? Il est vrai que les hommes qui savent maintenant se servir des os sont les agresseurs.
Peut-être est-ce encore l’inconscient de Clarke qui parle, son intuition du mécanisme victimaire et de son propre mécanisme victimaire et persécuteur. Il est à noter qu’il décrit sous ce jour persécuteur beaucoup plus en détails le meurtre de l’animal que celui de l’homme. Comme si ça le gênait beaucoup plus envers ce dernier ? Dissimulation inconsciente ?
Dans le livre, le meurtre de l’homme est donc perpétré à l’aide de la tête d’un animal sauvage que la tribu avait tué pour se défendre. Cette tête n’est donc pas « vraiment » une arme. Elle « devient » une arme. Peut-être l’homme-singe a-t-il voulu impressionner ses ennemis pour leur montrer que les siens avaient réussi à tuer un animal dangereux et donc qu’ils sont les plus forts. Peut-être l’animal devient-il aussi un intermédiaire de « dédouanement » de l’action persécutrice ? L’homme pouvait très bien prendre une pierre ou un os, puisqu’il savait maintenant s’en servir. Comment a joué l’inconscient de Clarke ?
Dans le film, par contre, le meurtre de l’homme-singe est exécuté avec l’os (qui devient vaisseau spatial), donc plus directement par l’homme contre l’homme.
Kubrick a-t-il été au bout de ce que Clark s’est refusé à faire ? Ou n’est-ce qu’une coïncidence, pouvant choisir de tout synthétiser en une seule scène pour des raisons techniques liées à la durée restreinte d’un film et donc à la nécessité de devoir procéder à des coupes par rapport au livre ? Encore une fois, les deux propositions n’étant pas incompatibles entre elles.
Quand on sait l’importance de la violence, et probablement de l’instinct persécuteur de Kubrick dans ses films, (Docteur Folamour, Spartacus, Orange Mécanique, Barry Lyndon, Shinning…) on peut se demander !
« A présent qu’il était maître du monde… ». Clarke semble avoir perçu tout ce que le mécanisme de persécution allait changé. Mais peut-être que dans son esprit ce n’était que de la nouvelle capacité humaine à pourvoir transformer son destin avec des outils pouvant devenir aussi des armes. A moins qu’il ne s’en soit persuadé inconsciemment. Débat ouvert.




Le monolithe :
Là aussi, il faut se méfier de sur-interpréter. Dans votre analyse, vous voyez le monolithe comme une « perception extérieur du mécanisme victimaire ». Ce qui est logique, vu l’analyse que vous faite de la scène. Dans le livre c’est une machine à « améliorer la nature humaine ». Avant l’influence du monolithe, les hommes-singes vivent de cueillette et ne savent pas se servir d’outil pour chasser.
C’est le monolithe qui leur inculque cette possibilité nouvelle. D’où justement peut-être encore une fois leur étonnement de pouvoir accomplir des choses qu’ils n’avaient jamais pu faire.
« On leur avait donné le pouvoir d’utiliser des outils rudimentaires avec lesquels, pourtant, ils pouvaient transformer le monde et en devenir les maîtres. Le plus primitif des outils dont disposaient les hommes-singes était la simple pierre qui, tenue en main, multipliait la puissance du coup. Ensuite venait l’os, qui prolongeait le bras et que l’on pouvait utiliser pour se défendre contre les crocs et les griffes des animaux. Avec de telles armes, la nourriture qui habitait les savanes était à portée des hommes-singes »
La phrase qui suit et qui est de vous est d’un parallèle étonnant :
« Ce que j’ai dit dans « Des choses cachées… » c’est que les outils peuvent devenir des armes, tout comme les pierres » !
Le monolithe symbolise cette capacité à pouvoir dorénavant se servir d’outils qui vont leur permettre de changer complètement leur vie et leur environnement.
D’ailleurs n’oublions pas que dans le film, la plus célèbre et géniale ellipse de temps de l’histoire du cinéma est justement ce symbole de l’os qui se transforme en vaisseau spatial et qui articule la transition entre l’âge préhistorique et le futur.
Donc, on pourrait affirmer que l’intention de C. Clarke et de Kubrick est bien de symboliser l’apprentissage de la connaissance, l’accès à la technique, le contrôle de l’univers par « l’outil ».. Y a-t-il malgré tout chez eux « cette fameuse intuition du mécanisme victimaire » ?
D’autres part, dans l’histoire de l’évolution humaine, la capacité à se servir de l’outil est assez « tardive » par rapport aux débuts de l’évolution. En ce qui concerne la véritable chronologie, il y a fort à penser que si des groupes humains ont survécu jusque là, c’est que le mécanisme victimaire était déjà à l’œuvre depuis longtemps. Au cas où il y aurait « intuition », le livre comme le film ne tiennent pas compte de ce décalage.



« L’homme inventa la philosophie, la religion. Et il peupla le ciel de dieux, pas tout à fait au hasard ».
Lorsqu’il écrit, je ne pense pas que C. Clarke à conscience que la religion était là dès le départ. D’ailleurs, il fait passer « philosophie » avant « religion » alors que la première n’est qu’une conséquence de la seconde.
Mais c’est vrai que dans un autre sens, on pourrait dire, que même inconsciemment et par instinct de survie, suivant les analyses de René Girard, l’homme a en quelque sorte « inventé » la Religion !
« …pas tout a fait au hasard ». L’auteur n’explique pas cette phrase qui est curieuse. Les hommes n’ont en effet pas créé les dieux « tout a fait au hasard » puisqu’ils relèvent du fonctionnement victimaire. Je ne sais s’il y a quelque « instinct » là aussi à en déduire de la part de l’auteur.
J’ai fait l’analyse dans la traduction française, il faudrait donc vérifier dans la version originale. Cela dit, cette traduction me semble être d’une grande qualité, donc il n’y a pas de raison qu’elle ne soit pas fidèle.
Je sais que le scénario fut commencé vers 1964, et fut élaboré par les deux hommes qui attachaient une grande importance à la notion de Dieu. Le livre découle du scénario et fut publié en 1968. A.C. Clarke aurait-il pu avoir connaissance de votre travail, puisqu’à l’époque, vous étiez déjà aux U.S.A. ? Mais n’oublions pas que c’est un anglais et non un américain.
Et vous dites « J’ai développé l’idée du meurtre fondateur entre 1965 et 1968, mais le livre (La violence et le sacré) n’a été publié qu’en 1972 ». Donc peut probable.




Pour finir, il n’empêche qu’Arthur C. Clarke a écrit un livre prodigieux de talent et d’inventivité. C’est somptueux, d’une grande beauté, d’une grande poésie.
Pour revenir à ce que je disais plus haut à propos du Christ « extra-terrestre », la version de C. Clarke est vraiment intéressante, tant elle va loin dans la démarche à la fois mystique, philosophique, technologique, cosmique.
N’oublions pas qu’il était aussi astrophysicien en plus d’être écrivain. La vision qu’il a de l’univers est très « darwinienne » dans ce sens ou le « hasard » et les circonstances, l’adaptabilité ou l’échec sont considérés au sein d’un « Tout » ou la vie et la mort, la construction ou la destruction sont constitutifs des fondements d’un Univers extrêmement tumultueux et violent. Et que si une vie ne s’accompli pas, d’autres, plus chanceuses, s’accompliront à sa place.
« Ils avaient eu leur première chance. Ils n’en auraient pas d’autre. L’avenir était, à proprement parler, entre leurs mains » (« 2001 »)

Le parallèle avec le christianisme est évident, le monolithe, comme une force et une révélation divine, vient aussi « de l’extérieur » pour changer les hommes et le monde, leur donner une chance. La seule ?
Mais Clarke ne dit pas si cette civilisation avait surmonté elle-même ses rapports de rivalités mimétiques, si « on » l’y avait aidée, ou même si elle en avait jamais eus !




Chapitre 37 – Expérience

« Appelons cela la Porte des Etoiles.
Trois millions d’années durant, elles avaient tourné autour de Saturne dans l’attente d’un mouvement du Destin qui pouvait aussi bien ne jamais venir. (il s’agit des monolithes noirs) Lors de sa création, une lune s’était brisée dont les fragments, depuis, continuaient de suivre leur orbite. Mais maintenant la longue attente touchait à sa fin. Sur un nouveau monde, l’intelligence était née et venait de quitter son berceau. La très ancienne expérience arrivait à son terme. Ceux qui l’avaient entreprise, si longtemps auparavant, n’avaient pas été des hommes… Ni même des humains. Mais ils étaient faits de chair et de sang et, lorsqu’ils contemplaient les profondeurs de l’espace, ils ressentaient de l’émerveillement, de la peur et de la solitude. Dès qu’ils en eurent le pouvoirs, ils s’élancèrent vers les étoiles.
Dans leur quête, ils rencontrèrent la vie sous bien des formes et ils observèrent son évolution sur un millier de mondes. Ils la virent vaciller comme une étincelle avant de mourir et de retourner à la nuit cosmique.
Et parce qu’ils n’avaient rien trouvé de plus précieux que l’Esprit dans toute la Galaxie, ils aidèrent à sa naissance de toutes parts. Ils devinrent de véritables fermiers dans le champ des étoiles et ils récoltèrent parfois. Parfois aussi, sans passion, ils durent arracher les mauvaises herbes.
Les grands dinosauriens étaient depuis longtemps éteints lorsque le vaisseau avait atteint le système solaire après un voyage de près d’un millier d’années. Il survola les planètes extérieures glacées, s’attarda quelque peu au-dessus des déserts de Mars à l’agonie, puis se dirigea vers la Terre.
Les explorateurs découvrirent alors un monde grouillant de vie. Pendant des années, ils étudièrent, collectionnèrent, cataloguèrent. Lorsqu’ils eurent appris tout ce qu’ils pouvaient apprendre, ils entreprirent de modifier. Ils dirigèrent le destin de nombreuses espèces, tant sur terre que dans les mers. Mais il leur faudrait attendre au moins un million d’années pour savoir si l’une de leurs multiples expériences avait abouti.
S’ils étaient patients, ils n’étaient pas immortels. Il y avait tant à faire dans cet univers de deux milliards de soleils, tant d’autres mondes les appelaient. Ils s’enfoncèrent à nouveau dans l’abîme, avec la certitude que jamais plus ils ne reviendraient dans cette région de la Galaxie. Mais ils avaient laissé derrière eux des serviteurs qui achevèrent l’œuvre entreprise.
Sur Terre, les glaciers avancèrent, reculèrent, tandis que passait et repassait dans le ciel la Lune impassible, gardienne de secrets. Et plus lentement encore que les glaces des pôles, des civilisations naissaient et se répandaient entre les étoiles. Des empires étranges, beaux et terribles s’érigeaient, s’effondraient et leur descendants se transmettaient la connaissance. La Terre n’avait pas été oubliée mais une seconde visite eut été inutile. Elle n’était plus désormais qu’un monde muet entre un million d’autres dont bien peu connaîtraient un jour la parole.
L’évolution entre les étoiles, se poursuivait vers des buts nouveaux. Depuis longtemps, les explorateurs de la Terre avaient atteint les limites de leur chair. Leurs machines étaient désormais supérieures à leurs corps et il était nécessaire d’y émigrer. D’abord leur cerveau, puis leur esprit seul fut transféré dans une enveloppe de métal et de plastique. Ainsi, ils continuèrent d’errer d’étoile en étoile. Mais ils n’avaient plus besoin de construire des astronefs. Ils étaient des astronefs.
Pourtant, l’âge des entités-machine fut bref. Lors de leurs expériences, ils avaient appris à emmagasiner la connaissance dans la structure même de l’espace, préservant ainsi leur savoir sous des strates de lumière, pour l’éternité. Il leur était possible de devenir des êtres faits de radiations et de se libérer enfin de la tyrannie de la matière.
Ils se transformèrent donc en énergie pure. Et sur un millier de mondes, les coquilles vides qui les avaient abrités exécutèrent une brève danse d’agonie avant de s’effondrer en débris rouillés.
Désormais, ils étaient les maîtres de la Galaxie et hors d’atteinte du temps. Ils pouvaient errer à leur gré entre les soleils, se glisser dans les interstices de l’espace comme une brume impalpable. Pourtant, en dépit de leurs pouvoirs nouveaux qui les rendaient pareils aux dieux, ils n’avaient pas oublié le limon tiède qui leur avait donné naissance, quelque part au sein d’un océan disparu.
Et ils continuaient de surveiller les expériences entreprises par leurs ancêtres, si longtemps auparavant ».







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Le grillage
Dans cette petite histoire de Nanti et de Famélique, au-delà des « bons sentiments » qu’elle semble refléter dans son concept, vous y retrouverez beaucoup de chose très « girardiennes ». Lorsque je l’écrivis, il y a environ dix ans, je connaissais bien sûr votre travail, mais si ce n’est pas lui qui m’a inspiré directement son propos, c’est vrai qu’à l’écriture j’ai souvent pensé à vous.
A l’origine, je n’ai fait que me plonger dans les situations de la vie quotidienne. Ma propre position, à l’époque « en-dehors » du milieu artistique m’a certainement poussé à transposer en une métaphore ce que je ressentais comme une « exclusion », comme une sorte de « processus victimaire » à mon encontre.
Vous savez bien que les écrivains ne parlent jamais que d’eux-mêmes !
Mais au-delà des bons sentiments très « humanistes » et « politiquement corrects » à travers lesquels on peut donc interpréter l’histoire, entre les lignes, comme toujours, vous y verrez aussi, à n’en pas douter, un mécanisme de persécution qui ne m’est sûrement pas non plus étranger :

« Toute conversion chrétienne nous fait découvrir que nous sommes persécuteurs sans le savoir »

Je ne sais si c’est par conversion chrétienne, mais en tout cas par conversion au travail de René Girard.



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Voilà. J’espère que cette longue lettre que j’aurais voulue moins imparfaite ne vous aura pas trop ennuyé. Pour moi, elle est enfin l’accomplissement de ce que je m’étais promis de faire depuis longtemps : un témoignage de mon admiration pour votre œuvre.


Pascal Delaunay
(2004)

















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19/09/09

Lettre René Girard (suite 1)

L’Arène et le Théâtre
Scène 25


Quelques références et réflexions




Sa Majesté-des-Mouches
Je suis sidéré par l’analyse de ce livre paru en 1954 et faite par Luigi Alfieri dans « Politiques de Caïn ».. Un tel instinct de la théorie girardienne dans ses moindres détails de la part de William Golding confine au génie. Pour le coup, c’est vrai que les romanciers et les dramaturges sont de loin les plus grands observateurs de la nature humaine !
La totalité des intervenants de ce livre sont apparemment tous italiens ou espagnols. Est-ce une coïncidence ?




Quiz aux travaux forcés
C’est la quarantième nouvelle du « K » de Dino Buzzati.
Lorsque j’avais 15 ans, à la faveur d’une fin d’année, notre professeur de dessin décida de nous lire des nouvelles de cet auteur que je ne connaissais pas. Ce fut une révélation. Et d’ailleurs, plus tard, Buzzati m’a beaucoup influencé. Curieusement, de toutes les nouvelles qui furent lues ce jour-là, je n’en retenais qu’une : Quiz aux travaux forcés.. Je ne sais pourquoi elle me fascina tant.
Encore l’instinct ou une coïncidence ? Quiz est une nouvelle totalement girardienne, tellement, que c’en est une « caricature ». La description du mécanisme de la foule persécutrice est saisissant.
Le recueil de nouvelles semble dater de 1966. Aurait-il lu René Girard qui en était à ses débuts à l’époque ?
Si vous ne la connaissez pas, c’est l’histoire d’un prisonnier qui réussit à détourner à son avantage le mécanisme de persécution de la foule qui doit le condamner. L’idée est géniale et sa résolution une trouvaille. (tiens, un univers carcéral dans un monde totalitaire, d’ailleurs !)




Stalingrad
Dans ce film qui se déroule durant la bataille de Stalingrad, y est dépeinte une relation de « désir mimétique » dont l’achèvement est un dialogue girardien à s’y méprendre. Je ne peux croire que Jean-Jacques Annaud ou son co-scénariste n’aient pas une « certaine connaissance » de René Girard.
Le film lui-même est basé sur un antagonisme, une rivalité mimétique entre deux « Snipers ». L’un, Vassili, du côté russe, l’autre le Major Koenig, du côté allemand. Mais ce n’est pas là ce qui nous intéresse.
Un jeune Commissaire politique, Danilou découvre en Vassili, jeune paysan de l’Oural, des dons fantastiques au tir. Pour remonter le moral des troupes russes, à travers la propagande, il va le sacraliser, en faire de toutes pièces un héros de la résistance soviétique à l’envahisseur : c’est pour cette raison que les allemands envoient le Major Koenig : pour tuer l’idole ennemie.
Mais une jolie jeune fille russe, Tania, instruite, tout comme le jeune Commissaire politique, va venir troubler la sérénité des deux amis.
Danilou, amoureux de la jeune fille, tente de profiter de sa position pour l’aider autant qu’il le peut à survivre et on sent qu’il est prêt à tout pour qu’elle tombe amoureuse de lui.
Vassili, lui aussi, est amoureux. Mais il est conscient qu’il n’est qu’un paysan sans instruction. Ainsi, acceptant cette « différence de classe et d’éducation » avec le jeune Commissaire politique et la jeune fille, il est tout a fait prêt à admettre qu’elle n’est pas pour lui et ne cherche pas à la séduire. Pour cette raison sociale et parce que sa nature n’est probablement pas très mimétique non plus naturellement, Vassili se résignerait, s’effacerait devant Danilou, renoncerait de toutes manières à tout conflit et n’entrerait pas avec lui dans une relation de « rivalité mimétique » déclarée au grand jour, violente verbalement ou physiquement. Les deux amis ne parlant jamais entre eux de leurs sentiments à l’égard de la jeune fille, on ne sait pas vraiment si l’un ou l’autre à vraiment conscience des sentiments de son « rival » à l’égard de Tania. Ils ne se querelleront donc jamais pour elle. C’est une rivalité qui restera secrète, en demi-teinte, entièrement faite de non-dits jusqu’au bout. Et c’est là toute la subtilité de cette belle histoire d’amour à trois.
Mais c’est Vassili qu’aime la jeune fille et c’est lui qu’elle choisit. Le jeune Commissaire politique les surprend par hasard, sans que le couple ne s’aperçoive de sa présence. Alors la jalousie saisit Danilou et sans même s’en expliquer avec Vassili, il commence à jeter l’opprobre sur son ami d’hier en l’accusant subitement de lâcheté et d’anti-communisme par la voie de cette même presse dont il s’était servi pour en faire un héros. Il veut détruire l’idole qu’il avait fabriquée. Du statut de Dieu, Vassili passe à celui de Victime émissaire.
Dans la scène finale du face à face entre Vassili et le Major Koenig, (tous deux sont cachés à quelques centaines de mètres l’un de l’autre, l’œil rivé sur la lunette de leur fusil, attendant de se débusquer) contre toute attente, le jeune Commissaire politique surgit à côté de son héros et se met à lui parler. Je vous livre le dialogue mot pour mot :




Danilou : « …Je me suis totalement trompé, Vassili. L’homme ne changera jamais. L’homme nouveau n’existe pas. On s’est acharné à créer une société nouvelle où personne n’aurait rien à envier à son voisin. Mais il y a toujours quelque chose à envier : un sourire, une amitié, quelque chose qu’on a pas et qu’on convoite.
Dans notre monde, même s’il était soviétique, il y aura toujours des riches et des pauvres ; riches en talent, pauvres en talent… riches en amour, pauvres en amour…
Tania ne reviendra pas… elle est morte. Elle allait revenir avec toi… elle avait raison, tu es un type bien… »

Danilou se sacrifie alors et prend une balle dans la tête afin que Vassili puisse repérer l’endroit ou se cache le Major Koenig. D’abord adorateur, puis persécuteur, il devient victime consentante.

Avec la mort de Tania (du moins croit-il qu’elle est morte), Danilou a pris conscience de sa « rivalité mimétique », de la bassesse qui s’exprime à travers sa jalousie envers un ami qu’il admire et qu’il ne supporte pas de trahir. Mais il convient d’observer que le « renoncement » et la prise de conscience n’interviennent pas de son propre chef mais sont « forcés » par un événement tragique extérieur (comme c’est hélas souvent ce qui arrive pour faire changer les hommes) qui lui enlève de toutes manières l’objet de son désir. Ce qui ne revient pas à une prise de conscience « totalement personnelle », un « renoncement » qui viendrait de son propre contrôle sur lui-même, sur son désir mimétique. Malgré tout, c’est tout de même de la culpabilité rétrospective et les choses auraient pu s’arrêter là sans qu’il ne se sacrifie.
Au-delà, ce qui est intéressant, c’est qu’à travers cette constatation des fonctionnements de la nature humaine en général et dont la sienne n’est que le révélateur, le miroir, il pressent la faillite du Communisme à changer le monde, à pouvoir transformer l’être humain et ses f